Derrière tout généalogiste se cache un enquêteur. Nous voulons retrouver nos ancêtres pour en savoir plus sur leurs origines, mais aussi leurs vies. L’exploitation de la fourrure a été un des moteurs de la venue des Français en Nouvelle-France. Au début, les coureurs de bois s’occupaient des échanges avec les autochtones, mais devant l’ampleur du phénomène, les autorités ont commencé par instituer des « congés de traite » qui étaient des permis de quitter le territoire pour faire des échanges. Plus tard, chaque voyageur signait un contrat en bonne et due forme devant un notaire. Il existe maintenant une base de données de plus de 36 000 de ces contrats1. Trouver un LeSage a donc été un jeu d’enfant : Pierre LeSage, âgé de 25 ans, a passé devant le notaire Jean-Baptiste Adhémar le 23 mars 1738, un contrat d’engagement comme voyageur pour René Bissonnet Lafavery, marchand de Montréal. Ce contrat stipule que :
Pierre LeSage voyageur demeurant a la Riviere-du-Loup lequel s’est volontairement engagé au Sieur René Bissonnet Lafavery, marchant de Montréal, pour aller dans les pays d’en hauts soit par la Grande Rivière ou par les lacs. Il devra aider à monter et descendre la marchandise et pelleterie des canots et en avoir soins du mieux qu’il le pourra et faire tous ce qui lui sera commandé, moyennant la somme de cent vingt livres, moitié en argent et moitié en marchandise payable à son retour.
Il y a un seul contrat. Visiblement il n’avait pas la vocation. Il n’y a rien au nom de son père Jean Baptiste, le premier de la lignée en terre canadienne. Il est cependant possible que ce dernier ait voyagé avant que les obligations de contrats aient été mises en place.
Mais avait-il un lien avec les marchands de fourrure ? C’est dans son contrat de mariage que je vais trouver des indices. Le contrat de mariage de Jean Baptiste LeSage et Marie Josephte De Gerlaise est signé chez le notaire Pottier à Trois-Rivières le 23 mai 17092.
Fait inusité, il y a deux notaires à la signature : Jean-Baptiste Pottier et Étienne Véron de Grandmesnil. On note aussi la présence d’Angélique Pelletier et de Marie Carlier pour la part de Jean Baptiste, et, pour la part de Marie Joseph, son frère Antoine Gerlais, futur époux d’Angélique Peltier. Ils se sont tous déplacés à Trois-Rivières pour l’événement. Il est intéressant de noter que le mariage religieux de Jean Baptiste LeSage et Marie Joseph Gerlais3 le 25 mai, a lieu en même temps que celui d’Antoine, son frère aîné, avec Angélique Pelletier, veuve de François Banliac. Les contrats, signés les 23 et 24 mai respectivement, ne comportent pas les mêmes signataires. La présence de Marie Carlier et d’Étienne Véron de Grandmesnil comme signataires au contrat de Jean Baptiste LeSage pique ma curiosité.
Marie Carlier est venue au pays en 1670 comme fille du Roy, en provenance de Paris, et a épousé René Fézeret à Montréal le 11 novembre de la même année. Mais en 1709, bien des années ont passé. Elle n’a aucun lien familial avec Jean Baptiste LeSage et ne demeure pas dans la même localité. Comme elle n’a pas signé le contrat d’Antoine et Angélique, ce n’est probablement pas par hasard qu’elle a signé celui de Jean Baptiste et Marie Joseph.
Il est rare d’avoir deux notaires royaux lors de la signature d’un contrat. Étienne Véron de Grandmesnil habite Trois-Rivières, mais je me demande s’il pourrait y être à la demande de Marie Carlier. Il fait partie de ses relations d’affaires qui sont très nombreuses et depuis fort longtemps, comme on peut le constater dans les archives nationales4. Il est écrit au contrat que Marie Carlier est l’épouse de René Fézeret, premier arquebusier du Roy de la ville de Montréal. On sait, d’après des comptes rendus de procès, que René Fézeret était maître armurier à Montréal en 1682. Alors pourquoi René Fézeret n’est-il pas aussi présent ? C’est qu’il semble que notre armurier soit souvent absent, comme en font foi ses « congés de traite »5,6 et que Marie Carlier s’occupe alors des affaires du couple. Ce dernier était beaucoup plus voyageur commerçant les fourrures qu’armurier et ce, en compagnie de leurs fils qui ont d’ailleurs péri en Louisiane7.
Que sait-on du notaire Étienne Véron de Grandmesnil ? Sa mère, Marguerite Hayet8, était la demi-sœur de Pierre-Esprit Radisson9 et elle avait épousé en secondes noces nul autre que Médard Chouart Des Groseillers10. Ce sont deux personnages qui ont marqué l’histoire comme coureurs des bois, voyageurs et commerçants. Il semble donc logique que Véron de Grandmesnil ait aussi été associé au commerce de la fourrure. Je n’ai pas trouvé d’acte au nom de Jean Baptiste LeSage dans le greffe d’Étienne Véron de Grandmesnil. Il n’y a aucun document qui relie Jean-Baptiste LeSage au commerce de la fourrure avant son mariage, mais la présence de Marie Carlier et d’Étienne Véron de Grandmesnil nous laisse penser que c’était probablement le cas, sans qu’on sache pour autant à quel titre.
Si on se fie aux sources documentaires, Jean Baptiste aurait eu une vie assez tranquille. Son nom a été mentionné une seule fois à la Prévôté de Québec. On peut lire ce qui suit dans les ordonnances de 1720 de l’Intendant Bégon :
Sur les plaintes qui nous ont été faittes par les nommés
Couturier, la Bonté, les deux frères forcier et gamelin
entrepreneurs de la fourniture des mats et necessaire pour
le chargement du vaisseau du Roy que le nommé le
sage habitan de la Riviere du Loup a coupé un des
mats qui avoient fais et en a fait trois canots, lequel
mats estoit d’environ 56 pieds de longueur…
Si on résume le reste du document, les entrepreneurs demandent la somme de quarante livres pour rembourser le prix du mât et les dépenses de voyage, mais tout ce qu’ils obtiennent, c’est que l’intendant somme le dénommé LeSage de se présenter devant lui pour répondre de ces accusations. Il n’y a pas de doute que ce soit Jean Baptiste, puisqu’il n’y avait pas d’autre LeSage adulte à la Rivière du Loup à ce moment-là. Est-ce à cause de cette accusation que le contrat de mariage s’est retrouvé parmi les archives judiciaires à Québec ? Ceci a constitué une petite difficulté de plus pour la recherche du contrat.
Il semble donc que Jean Baptiste LeSage ait été fabricant de canots, puisqu’on l’accuse d’avoir volé un mât pour en fabriquer trois. On peut donc penser que ses relations d’affaires avec les Carlier et Fézeret consistaient à fournir des canots pour leurs expéditions.
C’est donc ainsi, en cherchant des informations sur les signataires au contrat de mariage de Jean Baptiste LeSage, que j’ai pu trouver qu’il était associé à des personnages qui sont passés à l’histoire dans le commerce de la fourrure en Nouvelle-France. Mais c’est à cause d’une accusation de vol que j’ai pu conclure mon enquête sur le lien qu’avait Jean Baptiste LeSage avec ce commerce et d’apprendre aussi qu’il était menuisier.
1. Société historique de Saint-Boniface, Centre du Patrimoine : https://shsb.mb.ca/contrats-des-voyageurs/
2. Contrat de mariage de Jean-Baptiste Lesage, seigneurie de la Rivière-du-Loup, fils de feu Jean Lesage et de défunte Marguerite Roussel, de Québec, et Marie-Joseph Gerlaise, fille de Jean Gerlaise, de la Rivière-du-Loup, et de Jeanne Trudel, 23 mai 1709, Archives nationales à Québec, Collection Pièces judiciaires et notariales, (03Q,TL5,D2282). https://collections.banq.qc.ca/ark:/52327/3349336
3. Il est à noter que la graphie du nom Marie Joseph Gerlais varie au fil du temps. La première signature de son père au pays était Jean Jacquet de Gerlaisse, mais au mariage de sa fille il signe seulement Gerlaisse et le notaire écrit Gerlaise. On voit le plus souvent Josèphe ou Josephte, pour le prénom que Jetté dans son dictionnaire a même transformé en « Josette ». Le nom de famille est devenu Desjarlais.
4. Requête de René Fezeret, maître armurier demeurant à Montréal, comparaissant par Marie Carlié (Carlier), sa femme, demandeur, à l’encontre de François Jarret, sieur de Verchères et seigneur dudit lieu, comparaissant par Étienne Véron de Grandmesnil (Grandménil), défendeur… portées par un écrit signé par eux le 17 juin 1682.
5. Étude Basset. 1694, 10 septembre — Transport à René Fezeret. me serrurier de Ville-Marie, et Marie Carlier, sa femme, d’un congé accordé le 5 septembre précédent, par M. de Frontenac, à Jacques Petit de Vemeuil, commis de M. le Trésorier général et « portant permission d’aller traitter aux Sauvages StaSacs. »
6. Étude Basset. 1694, 12 septembre — Conventions entre René Fezeret, Paul Bouchard et Gilles Boissel pour l’exploitation d’un congé pour la traite des 8ta8as (graphie du temps pour « Outaouais ») octroyé au dit Fezeret par M. de Frontenac les 9 et 10 septembre 1694. Pour notes 5 et 6 (Internet Archive in 2010 with funding from University of Toronto http://www.archive.org/details/rapportdelarchiv02arch. Rapport de l’Archiviste de la Province de Québec pour 1921.1922. Ls-A. Proulx, Imprimeur de Sa Majesté le Roi 1922) Page 191.
7. Épouse (premières noces) Marie Carlier à Ville-Marie (Montréal) le 11 novembre 1670 ; de cette union sont issus Charles-François Fezeret (tué en Louisiane), Jean-Claude Fezeret (tué en Louisiane), Guillaume-Laurent Fezeret (tué en Louisiane), Marie-Rose Fezeret (mariée à François-Gabriel Thiersant). Dictionnaire biographique du Canada en ligne : http://www.biographi.ca/fr/bio/fezeret_rene_2F.html
8. Requête de Marguerite Hayet, femme du sieur des Groseillers (Desgroseillers), demanderesse, contre Louis Fafard dit Long Val (Longval), défendeur, ladite Hayet demande à ce qu’il lui remette entre les mains les pois appartenant à Étienne Véron dit Grandmesnil (Grandménil), son fils et à elle alors que le défendeur dit qu’il ne peut remettre les pois car ce n’est pas la saison pour les battre ; - 6 novembre 1673
9. Pierre-Esprit Radisson Dictionnaire biographique du Canada en ligne : http://www.biographi.ca/fr/bio/radisson_pierre_esprit_2F.html
10. Médard Chouart Des Groseillers : Dictionnaire biographique du Canada en ligne : http://www.biographi.ca/fr/bio/chouart_des_groseilliers_medard_1F.html
11. http://pistard.banq.qc.ca/unite_chercheurs/description_fonds?p_anqsid=20090502165301861&p_classe=E&p_fonds=1&p_centre=03Q&p_numunide=807992
Ou depuis 2020 : https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/archives/52327/3308790

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