Les préparatifs
Le vendredi 26 mai 1719, en avant-midi, Jean Lefort, de la seigneurie de La Prairie-de-la-Magdeleine, se présente chez le notaire de la place, Guillaume Barette. Il est accompagné de Jacques Turpin et Baptiste Brion aussi résidents de La Prairie. Les trois jeunes, tous au début vingtaine, y retrouvent Laurent Lefebvre avec lequel ils s’engagent pour faire, dans son canot, le voyage à la Baie des Puants (aujourd’hui Green Bay)1.
Lefebvre appartient à une famille de la seigneurie ayant une longue tradition de ces périples dans les Pays d’en Haut. Turpin a fait au moins un aller-retour à Michilimackinac, mais Jean Lefort et Brion en sont à leur premier voyage. Ils seront rémunérés en castor sec à leur retour à La Prairie. Turpin en recevra 100 livres, tandis que Jean Lefort et Brion en auront 90 livres chacun.
Ce contrat d’engagement est l’aboutissement des démarches entreprises par Laurent Lefebvre depuis plusieurs semaines déjà. En effet, pour pouvoir faire le commerce des fourrures, il faut détenir un congé de traite. Ce congé est une permission que le gouverneur accorde pour pouvoir faire commerce avec les autochtones à un endroit spécifié. Ils sont octroyés à des individus dans le besoin ou à des communautés religieuses qui peuvent les revendre à un traiteur. Ainsi, Laurent Lefebvre a acheté au sieur de la Corne le congé de traite qu’il avait obtenu « pour lui aider à faire trois de ses filles religieuses »2.
Pour compléter ses préparatifs, Laurent s’est également procuré, auprès de marchands de Montréal, les articles de troc : casseroles, haches, fusils, vêtements de laine et couvertures, ainsi que la nourriture et les équipements requis pour son voyage3.
Maintenant, tout est en place pour le départ et la fébrilité des jeunes gens est à son comble. Jean Lefort mijotait le projet de partir pour les Pays d’en Haut depuis le décès de sa mère, Margueritte-Françoise Moreau, en octobre dernier. Au cours des dernières années, malgré les pressions de ses amis pour qu’il les accompagne dans ce périple très prisé par la jeunesse de La Prairie, Jean avait toujours résisté ! Il avait préféré rester auprès de sa mère malade et s’occuper de la ferme familiale.
L’expédition
Lachine, située à l’ouest de l’île de Montréal, est le point de départ et d’arrivée des expéditions de la traite des fourrures dans les Pays d’en Haut.
Jean et ses compagnons ne sont pas les seuls à quitter. En juin 1719, 84 personnes, réparties dans 21 canots4, partent pour différents postes de traite dans les Pays d’en Haut. Ils reviendront pour la plupart au début de l’automne, un voyage aller et retour d’une durée d’environ quatre mois5.
Les canots, chargés de marchandises, se regroupent à Lachine pour former un convoi. Ils convergeront tous vers le fort Michilimackinac en empruntant une route enseignée par les autochtones aux premiers explorateurs européens, aux missionnaires et aux commerçants. Pour suivre cette route, les voyageurs remontent les rivières Outaouais et Mattawan. Après avoir franchi une hauteur des terres, ils traversent le lac Nipissing, ils descendent la rivière des Français et poursuivent sur le lac Huron jusqu’au détroit de Mackinac où se situe le fort Michilimackinac. Ce trajet fait 915 milles6, soit environ 1 500 kilomètres.
BAnQ, Advitam (P198,P5), Map of New France 1610-1791 to illustrate the Jesuit Relations and allied documents ; annotée par l’auteure.
Pour effectuer ce trajet, l’équipage doit manœuvrer un canot d’écorce mesurant 25 pieds de long et 4 pieds de large, appelé canot du Nord. Cette embarcation, pesant 300 livres et d’une capacité de 3 000 livres, peut contenir jusqu’à 30 pièces de marchandises de 90 livres chacune. Le canot doit être facile à porter, donc léger, mais en même temps, il est fragile. Aussi doit-on transporter dans les bagages des rouleaux d’écorce, des racines d’épinette appelées wattage servant à coudre les feuilles d’écorce, et de la gomme d’épinette pour le calfeutrage7.
À plusieurs reprises, Jean et ses coéquipiers devront portager, c’est-à-dire transporter sur leurs épaules le canot et les marchandises pour emprunter des sentiers contournant des rapides ou des chutes impossibles à franchir. Parfois, ils devront alléger le canot de sa cargaison le temps de remonter un rapide ou pour le haler à la cordelle et le pousser à la perche. Dans ce cas, seule la marchandise est transportée à dos d’homme ; on parle alors de décharge. À certaines occasions, la moitié de la cargaison sera retirée du canot et on fera deux voyages ; on dit alors que le canot est en demi-charge.
BAnQ, Bartlett, William Henry, 1840, Portage des Chats.
Même si la route est bien connue, ce sera un voyage exigeant et périlleux : la pluie, les vents soudains sur les lacs, les rapides, les portages sur des chemins accidentés, parfois sur des rives escarpées et glissantes, les nuées de mouches noires et de moustiques omniprésentes, la nourriture rudimentaire, les nuits à même le sol sous les canots retournés pour servir d’abris… Les engagés se doivent d’être robustes, résistants, courageux, voire téméraires.
La route
Lachine – Sainte-Anne-de-Bellevue
Le 11 juin 1719, la caravane quitte Lachine. Les voyageurs se rendent à la chapelle de Sainte-Anne-de-Bellevue, à peine une demi-journée d’aviron ! Mais il faut obtenir la protection de la bonne sainte Anne avant d’entreprendre ce périlleux voyage. C’est donc là que tous les voyageurs installent leur premier campement.
Aux premières lueurs du jour, une messe est célébrée. Les voyageurs se confessent, communient et reçoivent la bénédiction du prêtre. Ils sont maintenant prêts pour la grande aventure !
La rivière des Outaouais
Après la traversée du lac des Deux-Montagnes, les voyageurs entrent dans la rivière des Outaouais qu’ils remontent pendant 450 milles8.
À mi-parcours, dans un rétrécissement de la rivière, une masse de roc immense, droite et escarpée surgit de l’eau et s’élève à plus de 500 pieds. Dès lors, les voyageurs pénètrent dans les profondeurs des Pays d’en Haut. Du côté sud, une longue pointe de sable, couverte de pins, s’étire loin dans la rivière : la pointe aux Baptêmes. C’est là, au pied de cette haute paroi noirâtre, appelé l’Oiseau par les autochtones, qu’on soumet à un rite de passage ceux qui y mettent le pied pour la première fois. Jean Lefort et tous les autres novices sont jetés à l’eau et, coutume oblige, ils doivent payer une régale à tous leurs compagnons !
Puis, les voyageurs arrivent à une fourche. La branche de droite continue en direction du nord-ouest vers le lac Témiscamingue. La branche de gauche, c’est l’embouchure de la rivière Mattawan, le chemin vers le fort Michilimackinac.
Cet embranchement marque la moitié du chemin, depuis Lachine, pour se rendre à Michilimackinac. Nos voyageurs ont pris environ 25 jours9 pour parcourir cette portion du trajet. Ils ont effectué 16 portages, 4 décharges et 10 voyages à demi-charge.
La rivière Mattawan
Les voyageurs se dirigent maintenant vers le sud-ouest. Ils remontent la rivière Mattawan qui conduit au lac Nipissing. Cette rivière ne fait que 45 milles jusqu’à sa source, le Lac à la Truite, mais elle présente une dénivellation importante et elle est remplie de rapides et de cataractes. Aussi, onze portages ou décharges s’enchaîneront les uns après les autres, donnant peu de répit à nos voyageurs d’autant plus que les rives constituées d’immenses rochers rendent ces portages forts difficiles et dangereux.
Juste avant d’atteindre le lac Nipissing, il leur faut franchir environ 10 milles de marécages, entrecoupés d’étangs à castors, de petits canaux et de marais boueux.
C’est dans ces marécages que les voyageurs franchissent une hauteur des terres c’est-à-dire que l’eau change de direction. Alors que les rivières coulaient vers l’est, elles coulent dorénavant vers l’ouest.
Les voyageurs ont pris environ quatre jours pour faire le trajet depuis l’embouchure de la rivière Mattawan jusqu’aux rives du lac Nipissing.
Le lac Nipissing et la rivière des Français
Ils se dirigent maintenant vers la rivière des Français par laquelle le lac Nipissing se déverse dans le lac Huron. Si les vents sont favorables, la traversée du lac peut se faire en une journée.
La rivière des Français s’étend sur 75 milles et, d’un bout à l’autre, ses rives sont constituées de hautes falaises de roches dénudées. Les nombreux rapides et le courant fort de cette rivière permettent aux voyageurs de la descendre en deux jours !
Le lac Huron
À l’entrée du lac Huron, les voyageurs s’arrêtent dans un bel endroit appelé La Prairie des Français. Ce pré verdoyant contraste avec les rives grises et rocailleuses qui bordaient la rivière ! Ils y établissent un campement et attendent tous les canots du convoi avant d’entreprendre la traversée des eaux qui s’étendent devant eux à perte de vue, tel un océan.
Le fort Michilimackinac est situé à l’ouest du lac Huron, un parcours de plus de 300 milles qui prend une dizaine de jours. Même si les portages sont maintenant chose du passé, le reste du trajet n’est pas sans difficulté ni sans danger ! Aussi, les voyageurs se dirigent vers l’ouest en longeant la côte nord du lac pour éviter ses eaux agitées.
Après 150 milles de canotage, ils atteignent l’embouchure de la rivière Thessalon. C’est à cette hauteur qu’ils bifurquent en direction sud-ouest pour le fort Michilimackinac érigé sur le côté sud du détroit de Mackinac.
Au fort, on trouve un commandant, une petite garnison, quelques habitants et un missionnaire. Pendant la période de la traite, il peut y circuler plusieurs centaines de voyageurs français, jusqu’à 600 en 171610.
L’arrêt à Michilimackinac peut durer quelques jours, surtout s’il faut réparer l’équipement qui a été endommagé en cours de route. Après plus de 42 jours de canotage, tous les voyageurs apprécient cette pause qui est aussi, pour plusieurs d’entre eux, l’occasion de retrouvailles !
Après avoir acheté les vivres dont ils auront besoin, les équipages se dirigent vers leur destination de traite. Jean et ses coéquipiers reprennent la route pour se rendre au fort La Baye, là où Laurent Lefebvre et sept autres équipages feront commerce avec les Autochtones.
La Baie des Puants
Le fort La Baye se trouve au fond de la Baie des Puants à l’embouchure de la rivière aux Renards. Cette baie occupe le nord-ouest du lac Michigan et longe sa rive occidentale profondément vers le sud. Si les voyageurs ne sont pas retardés par des vents furieux, qui peuvent surgir à tout moment sur ce grand lac, ils prendront environ sept jours11 pour parcourir les 300 milles qui les séparent du fort La Baye.
Le fort est situé à une demi-lieue de l’embouchure de la rivière aux Renards. À cet endroit, le courant est léger, ses rives sont bordées « de prairies et ensuite d’un terrain plus élevé couvert de bois de haute futaie, clairs, et de la plus grande beauté, où la chasse […] est des plus abondante »12. Le fort avoisine une mission Jésuite et est entouré de villages autochtones. C’est dans cet environnement que Jean et ses coéquipiers feront commerce au cours des prochaines semaines.
Dès leur arrivée, Laurent Lefebvre et les autres responsables de canot se présentent au commandant avec leur congé de traite afin qu’il y mette son sceau. Avant leur départ, le commandant leur remettra un certificat attestant qu’ils ont bien fait la traite au poste de La Baye. Ils devront enregistrer ce certificat au greffe de Montréal dans les huit jours suivants leur arrivée sous peine d’être punis comme coureur des bois.
Le retour
Puis, ce sera le retour avec leur canot chargé de leur précieuse cargaison de fourrures. Le trajet sera plus facile et prendra moins de temps puisqu’après avoir remonté la rivière des Français, ils descendront les rivières Mattawan et des Outaouais tout en sautant quelques rapides.
Jean Lefort ne fera qu’un seul voyage au Pays d’en Haut, à l’instar de 74 % des engagés13. Fier d’avoir vécu cette expérience exigeante, Jean choisira finalement de cultiver la terre.
Ce texte est le résumé d’un article de l’auteure qui suit pas à pas les péripéties de ces valeureux voyageurs des Pays d’en Haut14.
1. BAnQ. Engagement de Turpin, Lefort et Brion pour aller aux Pays d’en Haut, minutier de Guillaume Barette, le 26 mai 1719.
2. BAnQ. Registre des procès-verbaux d’audiences, 1719-1722, Advitam, TL4-S11-D7, images 68-69, le 24 mai 1719.
3. FamilySearch. Obligation Laurent Lefebvre à Jean Lalande, minutier de Michel Lepailleur, le 1er mai 1719 ; Obligation Laurent Lefebvre à Jean-François Mailhot, minutier de Jacques David, le 24 mai 1719
4. ALLAIRE, Gratien. « Les engagements pour la traite des fourrures : Évaluation de la documentation », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 34, no 1, juin 1980, p. 19 note 54, p. 20 note c.
5. DECHÊNE, Louise. Habitants et marchands de Montréal au XVIIe siècle, Montréal, Boréal compact, 1988, p. 218-219.
6. BAILLARGEON, Noël. Les missions du Séminaire de Québec dans la vallée du Mississippi, 1698-1699, Québec, Musée de la Civilisation, 2002, p. 42, note 9.
7. MORSE, Eric W. Les Routes des Voyageurs : Hier et Aujourd’hui, Ottawa, Imprimeur de la Reine, 1969, p. 5-6, 20-22, 57.
8. CRESPEL, R. P. Emmanuel. Voiages du R. P. Emmanuel Crespel dans le Canada et son naufrage en revenant en France mis à jour par Louis Crespel, son frère, Québec, A. Côté et Cie, 1884, p. 6.
9. Baillargeon, op. cit., p. 7, 39-43.
10. Extrait des notes sur une carte marine, Newberry Library, Edward E. Ayer Digital Collection, vault drawer Ayer MS map 30 sheet 109.
11. CHARLEVOIX, François-Xavier. Journal d’un voyage fait par ordre du roi dans l’Amérique septentrionale, Édition critique par Pierre Berthiaume, Montréal, Les presses de l’Université de Montréal, 1994, t. 1, p. 593-598.
12. ROY, Pierre-Georges. « Mémoire sur la partie occidentale du Canada, depuis Michillimakinac jusqu’au fleuve du Mississippi », Bulletin des recherches historiques, Lévis, vol. XXVI, no 1, janvier 1920, p. 28.
13. Dechêne, op. cit., p. 219. – 74,2 % des engagés au cours de la décennie 1708-1717 feront un seul départ pour l’Ouest.
14. LEFORT, Jocelyne. « Le périple de Jean Lefort aux Pays d’en Haut », L’Ancêtre, vol. 52, no 352, automne 2025, p. 31-42.

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