Textes du 4e concours

Mes Ancêtres au bout de ma plume

Qu'as-tu vu Christophe Le Brodeur ?

Qu’as-tu vu, Christophe, le 6 novembre 1707 en ouvrant les yeux pour la première fois ?1
Le sourire de ta mère peut-être ? Ou encore le bonheur dans les yeux de ton père ?
Dans ton berceau du Cap-Saint-Michel, bercé par les voix de tes aînés, tu t’endors tranquille, ignorant encore que tu arrives dans une colonie encore jeune. Pour y vivre, il faut souvent gagner sa terre sur la forêt.

J’imagine ta mère, Marie-Anne, reprendre son souffle au fond de son lit. Elle se demande peut-être si cette fois sera bien la dernière. Elle doit aussi déjà s’inquiéter, mais s’en remettre à Dieu. À 42 ans, elle en a déjà perdu huit. Pour certains, elle a eu le bonheur de les voir grandir le temps de quelques saisons. Des frères et sœurs que tu n’auras pas la joie de connaître2.
Dors, Christophe, et profite du temps où tu ne sais rien de tout ça. Du temps de la tendre enfance qui ne connaît pas la dureté de la vie dans ce pays encore sauvage.

Voudras-tu le parcourir ce monde ? En toi coule la sève d’un homme qui a pavé la voie en traversant le grand océan. Seras-tu comme ton père, Jean-Baptiste ? Je me demande s’il aura le temps de te transmettre ce qui a fait de lui un pionnier.

Car tu ne le sais pas encore, Christophe, mais la mort va frapper trop tôt à la porte de votre maison, le jour de Noël 1718. Tu n’auras que quelques années pour profiter de la présence de ton père3. Mais ne t’inquiète pas. Ta mère est forte et sa famille n’est pas loin.

Étant le plus jeune d’une fratrie de huit enfants et surtout avec cinq frères aînés, t’es-tu demandé où était ta place dans cette vie ? Parce que la terre familiale à la charge de ta mère est bien grande, mais est-ce suffisant pour six garçons ? Tu devras sûrement, comme les autres, la faire toi-même cette place.

La Vérendrye, Canada’s Farthest West, 1732

La Vérendrye, Canada’s Farthest West, 1732. Credit: Bibliothèque et Archives Canada, Acc. No. 1973-22-1 Don de W.E. Gale, Vancouver, C.B.

Est-ce pour cela que le 14 mai 1731 tu te retrouves devant le notaire Adhémar, prêt à t’engager pour la grande expédition sous les ordres du fils de La Vérendrye ?4

420 livres, c’est une belle somme. Sans parler de la moitié de ta chasse que tu pourras garder. Peut-être étais-tu aussi de la trempe des découvreurs, voyant en cette expédition plus qu’un moyen de gagner de quoi t’établir ?

J’ose imaginer que tu rêvais de voir plus loin que le grand fleuve coulant devant Varennes et que tu y voyais l’occasion de montrer ta valeur, ton courage et la force de tes 23 ans. J’ose même imaginer que tu connaissais bien les fils La Vérendrye et qu’ils avaient confiance en toi. Après tout, vous avez grandi dans la même seigneurie.

Mais le jour du départ, Christophe, qu’as-tu ressenti ? Étais-tu inquiet de ce qui t’attendait lorsque tu as marché sur le chemin du roi vers Lachine ? Et lorsque tu as pris place dans ce grand canot d’écorce chargé à ras bord, ton aviron à la main, as-tu regardé derrière ton épaule ? Ou as-tu regardé droit devant, le cœur battant d’excitation ?

Attends ! Laisse-moi fermer les yeux et t’imaginer donner ton premier coup de rame. Je peux presque sentir la brise et entendre le clapotis de l’eau. Tu regardes parfois à tes pieds, pour t’assurer que ton bagage y est toujours. Tes mains serrent l’aviron, les muscles de tes bras tendent les manches de ta chemise de toile.

Après quelques secousses, le canot se stabilise et prend de la vitesse. Une voix s’élève, entonnant un chant que tu connais. Tu souris et, comme les autres, tu adoptes la cadence. Les premières heures à glisser sur le fleuve te rassurent.

Tu vois l’embouchure de la grande rivière qui approche ? C’est bien, mais avant d’aller plus loin, il faut s’arrêter à Sainte-Anne5. À cause des rapides bien sûr, mais aussi parce qu’il serait impensable de passer devant la chapelle sans demander la protection divine. Tu y passeras probablement la nuit, alors je te laisse sur la rive. Je te retrouverai au Grand Portage…

Enfin te voilà ! Après des semaines d’efforts surhumains à pagayer de l’aurore à la fin du jour. Je t’ai imaginé harnaché de ta bricole lors des portages, chargé comme un âne. Tes semelles de cuir qui glissent sur les racines et les branches qui fouettent ton visage.

Je pouvais presque sentir la fatigue de tes jambes et la tension dans les muscles de ton cou. Les sacrés moustiques ne t’ont pas épargné. Des nuées entières de maringouins et de mouches noires te tournaient autour, cherchant le moindre recoin de peau exposée. Ici, au Grand Portage, tu pourras reprendre ton souffle.

Mais l’aventure n’est pas terminée. Il faut encore monter jusqu’au lac à la Pluie.

Des hommes racontent que les cours d’eau au-delà sont remplis de cascades mortelles et d’esprits maléfiques. Mais plus terrifiant encore, le territoire à traverser est celui d’une nation ennemie qui pourrait bien vous massacrer.

As-tu eu peur, Christophe, en entendant cela ? Je t’imagine installé près du feu, une pipe à la main. J’arrive à sentir l’odeur du bois qui crépite, du tabac et du lard qui grésille. Des voix se font entendre, les discussions s’animent. Pas question d’aller plus loin ! On est épuisés !

Le portage de 14 km qui s’annonce dans cette immense forêt et la terreur d’un possible massacre viennent à bout du moral des plus déterminés. C’est la mutinerie !

Comment as-tu réagi, Christophe lorsque la grogne a commencé à monter ? Étais-tu de ceux qui voulaient abandonner ?

J’ose encore fermer les yeux et imaginer ton tourment. Tu as donné ta parole de veiller sur le fils de La Vérendrye, mais comme les autres, tu es à bout et toutes ces histoires te font sûrement peur à toi aussi. Tu n’as pas à avoir honte. Qui pourrait certifier que Dieu vous protégera toi et les autres ?

La Vérendrye capitule. Il décide que vous allez rebrousser chemin pour hiverner au fort Kaministiquia. Mais il n’a pas dit son dernier mot. Il ne veut pas perdre une année, alors il charge son fils Jean-Baptiste et son neveu LaJemmerais de poursuivre avec les hommes les plus fidèles et hardis.

Je te vois soupirer, mais je ne sais pas si c’est de découragement ou de soulagement. Car je ne sais pas si les beaux yeux de Marguerite ont déjà fait chavirer ton cœur avant que tu ne quittes Varennes et que d’allonger inutilement ton voyage t’éloigne d’elle plus longtemps. Mais peut-être vois-tu aussi une possibilité de faire bonne chasse dans ces territoires sauvages et augmenter tes profits. Tu pourrais bien t’occuper de ta Marguerite ainsi nanti.

Quoi qu’il en soit, ce qui s’est vraiment passé, personne ne le saura jamais.

Si tu avais eu accès à notre technologie, tu aurais des centaines de photos et même des vidéos pour témoigner de ce que tu as vécu. Mais je dois me contenter de quelques écrits parfois illisibles et de mon imagination.

Alors pardonne-moi, car je vais oser de nouveau…

Suis-moi près du grand canot renversé. Tu vois La Vérendrye, son fils et son neveu, discutés avec le jésuite Charles-Michel Mesaiger ? Les hommes engagés pour suivre Jean-Baptiste et son cousin LaJemmerais se rapprochent. Eux aussi veulent savoir ce qui se passe.

Mesaiger a le verbe facile, son discours est convaincant et si un homme de Dieu assure que tout ira bien, il n’y a pas de quoi s’en faire, non ? Mais vous n’êtes plus beaucoup à l’écouter. La peur a la couenne dure.

Il te faut te décider Christophe. Que vas-tu faire ? Vas-tu prendre le parti de ton patron, ton protégé, peut-être même ton ami ? La Vérendrye fils n’a que 17 ans. Il a besoin d’un homme comme toi pour accomplir sa mission.

Alors ? As-tu bravé tes peurs, Christophe ? Étais-tu aux côtés de Jean-Baptiste et de LaJemmerais jusqu’au lac à la Pluie pour construire le fort St-Pierre ? L’hiver a dû être difficile, j’ai faim et froid pour toi. Mais regarde ! C’est le printemps qui arrive. Le mois de mai, pointe le bout de son nez. Il est temps de rejoindre le reste du convoi et de pousser encore plus loin vers l’ouest.

Te revoilà dans ton grand canot, l’aviron à la main. La rivière à la Pluie te mènera au lac des Bois. Cette fois, quelques jours seulement vous séparent de votre destination. Mais il y a un nouveau fort à construire. La Vérendrye le nommera le fort Saint-Charles. Toi qui avais signé un engagement d’un an, te voilà obligé d’hiverner un autre hiver. T’ennuies-tu de tes proches ? Es-tu inquiet qu’ils se fassent du souci pour toi ? Si seulement tu pouvais leur écrire, mais en plus de ne point savoir le faire, qui pourrait bien leur livrer ta missive ?

Attends ! Je m’égare, il n’y a pas d’écrits sur la date de ton retour. Sachant que LaJemmerais est redescendu vers l’est avec un chargement de fourrure en 1733, je me plais à t’imaginer parmi ses hommes. Car il te fallait bien être de retour à Varennes pour être présent à ton mariage le 8 février 17346.

Alors donc tu es revenu, tu as survécu aux flots tumultueux et glacés, aux portages éreintants et à l’infini des forêts. Tu as fondé ta famille avec ta Marguerite7.
Je t’imagine, le sourire aux lèvres en regardant ta marmaille grandir.
Je peux presque sentir l’odeur du ragoût qui mijote sur le feu.

Mais dis-moi, toi qui connais la douleur de chaque coup de rame, le froid des nuits sur la terre nue et la terreur des canots qui se fracassent contre les rochers. Qu’as-tu ressenti le 16 avril 1754 quand ton petit Christophe s’est avancé devant le notaire pour signer son engagement vers Michilimackinac ?8 Avant qu’il ne monte à son tour dans un grand canot, l’as-tu serré fort dans tes bras ? As-tu vu dans ses yeux les espoirs de ta jeunesse ?

Aujourd’hui, près de trois siècles plus tard, je fouille et déchiffre les mots à demi effacés sur le papier jauni. Je fais partie de tes nombreux descendants, et à travers le temps, c’est moi qui te demande : qu’as-tu vu, Christophe ?

Parce qu’en cherchant tes pas sur la rive, je me retrouve un peu.
Dis-moi Christophe, m’as-tu imaginé, toi ?

Attends ! Laisse-moi fermer les yeux encore un instant.

 


1. Généalogie Québec, Institut Généalogique Drouin, Acte de Baptême de Christophe Le Brodeur, le 7 novembre 1707 à Varennes, registre de la paroisse de Varennes 1693-1730.

PRDH, Baptême de Christophe Lebrodeur, le 7 novembre 1707 à Varennes, fiche # 91023

2. PRDH, Famille de Jean-Baptiste Brodeur Lavigne et Marie-Anne Messier St-Michel, fiche # 4807

3. PRDH, sépulture de Jean-Baptiste Lebrodeur, le 26 décembre 1718, fiche # 92081

4. Bibliothèque et Archives Nationales du Québec, Antoine Adhémar dit Saint-Martin, 1714-1754, fonds cour supérieure, district judiciaire de Montréal, greffes de notaire, contrat d’engagement de Christophe Le Brodeur, document # 5118

5. Sainte-Anne-de-Bellevue, Historique, site internet https://ville.sainte-anne-de-bellevue.qc.ca/ville/a-propos/a-propos1/historique#1

6. Institut Généalogique Drouin, Acte de mariage de Christophe Lebrodeur et Marguerite Bousquet, le 8 février 1734 à Varennes, registre de la paroisse de Varennes 1730-1760.

7. PRDH, Famille de Christophe Brodeur Lavigne et Marie Marguerite Bousquet, fiche # 18847

8. Bibliothèque et Archives Nationales du Québec, Antoine Adhémar dit Saint-Martin, op. cit., contrat d’engagement de Christophe Le Brodeur fils, le 16 avril 1754, document # 12004

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