Textes du 4e concours

Mes Ancêtres au bout de ma plume

Amable Deguire dit Larose – Voyageur et Vieux garçon

Société de généalogie de l'Outaouais et Société Généalogique Canadienne-Français

Le onze mars mil-sept cent quatre vingt dix huit par moi prêtre soussigné a été inhumé dans le cimetière de cette paroisse le corps d’Amable Deguire dit Larose, vieux garçon, voyageur, en cette paroisse, décédé depuis deux jours de mort subite, sans avoir pu recevoir aucun sacrement, âgé de soixante huit ans présent Louis Lafontaine, Léon Giguère et autres qui n’ont su signer de ce requis.
L. Lamotte ptre1

Je suis mort et bien enterré.
Vieux garçon, moi ? Peut-être… Voyageur bien sûr.

Mon père Guillaume était voyageur, dès l’âge de 18 ans jusqu’à son décès à 50 ans en 1750. Il avait fait quelques voyages avant d’épouser ma mère. Dans ce temps-là et même aujourd’hui, au moment de ma mort, les filles n'acceptaient pas les avances d'un homme s’il n’avait participé à un ou plusieurs voyages de traite2.

Les marchands-équipeurs, satisfaits des services de mon père, sont venus nous chercher, moi, Jacques Amable, mes frères, Louis, Joseph et Jean-Baptiste pour faire ce métier3. Mon frère Guillaume n’avait qu’une semaine au décès de mon père, lui aussi est devenu voyageur, évidemment. C’est chez lui, à Lavaltrie, où je suis décédé.

Avions-nous voyagé avec notre père, je n’ai pas souvenance. Par contre, ce qu’il nous a raconté, je l’ai bien vécu.

Partir de Lachine au début du mois de mai pour se rendre à Michillimakinac, aux Pays-d’en-Haut, nous prenait de quatre à six semaines, on pagayait de 14 à 16 heures par jour, on transportait à dos les ballots pour les 36 portages. On remontait la rivière Outaouais en crue, puis la rivière Mattawa. On longeait le lac Nipissing, remontait la rivière des Français et traversait le lac Huron4. Fallait bien s’entendre entre rameurs pour vivre six semaines ensemble. Les marchands y voyaient en formant les équipes. Selon la grandeur du canot, nous pouvions être de huit à douze rameurs répartis dans deux ou trois canots pour un seul marchand et un seul voyage.

Dans les ballots que l’on transportait pour la traite, il y avait des objets de métal, haches, couteaux, chaudrons5, des armes, des couvertures, des perles de verre, du tabac et de l’alcool6. Au retour, il n’y avait pas que les peaux de fourrures que nous ramenions à Montréal, il y avait les livres comptables, des lettres et même des enfants. En effet, les marchands demeurant aux postes de traite envoyaient leurs enfants se faire instruire à Montréal. Nous étions aussi des colporteurs. À notre retour à Montréal, les marchands et les dirigeants nous demandaient ce que nous avions vu ou entendu sur les intrigues des Anglais et de leurs tribus alliées7. Quand j’ai commencé comme voyageur en 1752, les marchands étaient français, les voyageurs, des canadiens-français, des métis et des indiens8.

Mes frères et moi n’étions pas les seuls voyageurs du nom de Deguire dit Larose, il y avait des François, des Joseph, des Jean-Baptiste qu’on rencontrait dans les postes de traite ou dans les campements sur les rives le long du parcours. Ces Deguire dit Larose provenaient de différentes paroisses autour de Montréal : Vertu, Saint-Laurent, Saint-Eustache, Maska. Une fois, nous avons rencontré des cousins, des fils de mon oncle André. Lui, il était marié et établi à Sainte-Geneviève9 au Pays des Illinois.

Charles Michel de Langlade10

C’est lors d’un de mes voyages que j’ai rencontré Charles Michel de Langlade11. Son père possédait un poste de traite au fort La Baye12.

En 1755, Charles Michel de Langlade, à la tête d’un groupe de 250 hommes, s’apprêtait à défendre la route de traite, de la rivière Ohio13, convoitée par les habitants des colonies anglaises. On avait le même âge, 25 ans. Je l’ai suivi.

Carte de la vallée de l’Ohio et de ses forts en 1755

La vallée de l’Ohio et ses forts en 1755. Il faut coller ce lien dans la rechercher Google, car il n’est pas possible d’utiliser le CTR et clic : https://picryl.com/amp/media/la-vallee-de-lohio-et-ses-forts-en-1755-e376f8

Charles Michel de Langlade nous épatait. Sur les champs de bataille, il était calme et intrépide14. « Lorsque le canon de son arme devenait brûlant, il s’arrêtait, sortait sa pipe, coupait son tabac, bourrait sa pipe, l’allumait et fumait. Son fusil refroidi, il reprenait sa place et jouait son rôle dans la bataille15. »

La bataille de la Monongahela16, en 1755, on l’a gagnée. Celle sur les plaines d’Abraham en 1759, on l’a perdue.

Les voyageurs, descendants de militaire17, comme moi, étaient d’excellents combattants. De plus, participer aux batailles était bien considéré à l’époque et par nos descendants, par la suite18.

Mon arrière-grand-mère, Elsie Anger, ne voulait pas qu’on oublie qu’Amable Deguire, croyant qu’il était son arrière-grand-père, avait combattu aux côtés de Charles de Langlade sur les Plaines d’Abraham et vaincu les Anglais au Fort Duquesne sur la Monongahela19.

Après la défaite de la bataille des Plaines d’Abraham, quelques marchands français sont repartis en France. Des marchands anglais et écossais ont pris leur place. Nous, les voyageurs canadiens-français20 étions indispensables. Indispensables par les alliances que nous avions établies avec différentes tribus, Ojibwe, Ottawa, Menominee, par la connaissance de leur langue et par la connaissance des routes utilisées pour la traite21.

C’est en 1762 que je suis parti pour La Baye avec mon frère Jean-Baptiste. J’avais 33 ans, Jean-Baptiste, 23. On devait hiverner et revenir au printemps 1763. Je suis revenu, puis je suis retourné à La Baye pour y demeurer. Charles Michel de Langlade venait de s’y installer avec quelques familles22. Avec Langlade, il y avait à La Baye, des marchands-traiteurs canadiens-français, des Ducharme, Grignon, Carron, Roy, Gariepy, De Gere, Larose, Rioux, Courville, Lavigne et plus encore. Tous ces Canadiens-français avaient noué des alliances en mariant, à la façon du pays, les filles de la tribu des Menominee.

On appelait la tribu des Menominee « Folle-Avoine », dû à l’abondance du riz sauvage qu’ils récoltaient et consommaient. Les Menominee étaient très grands et bien bâtis. Ils mesuraient presque six pieds23. Nous, les voyageurs canadiens-français, ne devions pas mesurer plus de cinq pieds et quatre pouces. Dans le canot, la place était réservée à la marchandise. Alexis, le fils de Marie Shawano et de Jean-Baptiste Deguire, mesurait cinq pieds et dix pouces24.

Shawano était le Grand-chef des Menominee. Jean-Baptiste Deguire s’était amouraché de la belle Marie, la fille du Grand-chef. Ils se sont mariés « à la façon du pays ». J’ai vu naître leurs enfants, Thérèse, Susan, Alexis, Margaret, Ignace et Mary Angeline, je ne les ai pas vus se marier.

Même si les territoires de La Baye et du sud des Grands Lacs n’appartenaient plus au Canada, mais au nouveau pays, les États-Unis, depuis la fin de la guerre de leur indépendance en 1783, la vie à La Baye et dans les postes de traite autour du lac Michigan, n’avait rien changé à nos habitudes, à notre langue et aux mœurs de la population. Le maintien de l'ordre public restait comme auparavant entre les mains des commandants du fort ou du poste de traite.

Vieux garçon, moi ? Peut-être…

J’ai quitté La Baye, selon certains, au début des années 1790, pour d’autres, vers 1795.

Augustin Grignon, dans ses mémoires, mentionne que je suis parti au début des années 179025.

Joseph Roy, témoigne qu’il avait acheté le Lot #14, à l’est de la rivière Fox, d’Amable La Rose autour de 179526.

Un certain Jean-Baptiste a aussi quitté vers 1795. Louis DeGuire, Pierre Chalifoux et Louis Gravelle témoignent que le lot #19, à l’est de la rivière Fox, appartenait à Jean-Baptiste Deguire et que lorsqu’il a quitté vers 1795, il l’a remis à Jacob Franks27.

Augustin Grignon mentionne dans ses mémoires que je n’étais pas marié lorsque je suis parti28. Quant à Les et Jeanne Rentmeester à la page 311 du livre ‘The Wisconsin Creoles’, ils écrivent : « Il semble qu'Amable La Rose, l'aîné, ait eu deux fils, Amable et Jean-Baptiste. »

À mon départ, des alliances s’étaient nouées. Il y avait des familles DeGuire et des familles Larose.

Suis-je le père de Jean-Baptiste, celui marié à Marie Shawano ou est-ce Jean-Baptiste, mon frère ou un autre Jean-Baptiste ? Qui sait ?

Amable Deguire signature

Amable Deguire inscrit dans le livre de compte de Charles Réaume de 1793 page 2/15. Numérisé aux Archives de la Bibliothèque de l’Université du Wisconsin, UWGB en 2022.

Je suis bien mort et enterré.
Voyageur, oui. Vieux garçon, qui sait ?

  • Jacques Amable Deguire dit Larose, voyageur
    • Fils de Guillaume et de Marguerite Jouanne,
      • Petit-fils de Luc et de Marguerite Ménard
        • Arrière-petit-fils de François, soldat du Régiment de Carignan et de Marie Collin, fille du Roy.

1. Family Search, Lavaltrie, Saint-Antoine, p.31/496. Écrit tel quel que dans le registre.

2. Timothy J. Kent, Birchbark Canoes of the Fur trade, vol. I, Introduction. Ossineke, Mich. : Silver Fox Enterprises, 1997 mentionnée dans le document « Les Voyageurs de la traite des fourrures dans les Pays d’en-haut, originaires de la seigneurie de la Rivière Saint-François » par Gilles Parenteau

3. « Un marchand-équipeur satisfait des services de son engagé va en chercher un second dans la même famille ». Dechêne, Louise. Habitants et marchands de Montréal au XVIIe siècle, Boréal compact, 1988, p. 217 à 230.

4. Germain, Georges-Hébert. Les coureurs des bois, p. 86

5. https://www.recitus.qc.ca/videos/video/le-commerce-des-fourrures-vers-1645

6. https://digital.library.mcgill.ca/nwc/french/history/04b.htm

7. Rentmeester, Les and Jeanne. The Wisconsin Creoles, Howard-Suamico Historical Society. Page 32/394

8. Indien, mot utilisé à l’époque et non pas autochtone.

9. https://l-express.ca/ste-genevieve-missouri/

10. Charles-de-Langlade, fils Augustin Mouet Sieur de Langlade et d'une Amérindienne, Domitilde, sœur du chef Outaouais Nissowaquet.

11. https://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Michel_de_Langlade

12. Dans les contrats d’engagement, il est inscrit « La Baye ». Le nom est conservé tout au long du texte. Aussi appelé, La Baie Verte ou Baie des Puants à l’époque. Aujourd’hui, Green Bay au Wisconsin.

13. Rivière Ohio, formée par les rivières Allegheny et Monongahela.

14. Augustin Grignon’s Recollections - The Wisconsin Historical Society. Traduction personnelle, page 24 /101.

15. Ibid. Traduction par Google et réécrite par l’auteure. Page 24 /101.

16. https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_la_Monongahela

17. Jacques Amable est l’arrière-petit-fils de François Deguire dit Larose du Régiment de Carignan.

18. Rentmeester, Les and Jeanne. The Wisconsin Creoles, Howard-Suamico Historical Society. Page 32/394

19. Traduction personnelle du texte « Archeology in my soul » par Robert L. Hall, dans le livre Being and becoming Indigenous Archeologists by George Nicholas

20. Avant la Conquête, les Canadiens-français s’appelaient tout simplement Canadiens. J’utilise canadiens-français pour les distinguer des autres canadiens.

21. Rentmeester, Les and Jeanne. The Wisconsin Creoles, Howard-Suamico Historical Society. Page 32/394

22. Voir la note 11.

23. Rentmeester, Les and Jeanne. The Wisconsin Creoles, Howard-Suamico Historical Society. Page 25/394 | Morton, W.E. Early Indian Tribes of Wisconsin, History and Legends. p. 16

24. Rentmeester, Les and Jeanne. The Wisconsin Creoles, Howard-Suamico Historical Society. Page 158/394

25. Voir la note 14.

26. https://archive.org/details/americanstatepap05unit/page/292/mode/2up?q=Amable

27. American State Papers, Congress of the United States, The Public Lands, 1827-1829, Volume V, p. 228

28. Voir la note 14.

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