Textes du 4e concours

Mes Ancêtres au bout de ma plume

Le cas des frères Gerbert – 1720-1723

Durant ma jeunesse, j’ai absorbé une potion magique qui m’a métamorphosée en détective du passé irrémédiablement inassouvie. Au lieu de courir les discothèques, je traversais le fleuve pour fréquenter les bibliothèques montréalaises spécialisées en généalogie. Il n’y avait que des têtes blanches autour de moi en ces lieux ! J’avais 17 ans !

Lors de mes escapades, j’ai relevé des milliers de noms, de dates et de lieux avec patience, sans Internet, sans ordinateur. Tout était fait à la main en ces temps. Avec interrogation et curiosité, j’ai constaté une irrégularité dans la succession des générations de mon tronc généalogique : il y avait un mariage à Boucherville, alors que tous les autres s’étalaient en bas de Québec. Voici le portrait :1

Mathurin Gerbert dit La Fontaine et Isabelle/Élisabeth Targer mariés à Notre-Dame-de-Québec – 4 août 1659

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Jacques Gerbert et Marie Pelletier mariés à Saint-Ignace-de-Loyola, au Cap-Saint-Ignace – 5 mai 1686

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Joseph Gerbert et Marguerite Aubertin mariés à Sainte-Famille, Boucherville – 19 octobre 1722

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Antoine Gerbert et Geneviève Morin mariés à Saint-Pierre-de-la-Rivière-du-Sud – 8 janvier 1753

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Louis Marie Gerbert et Marie Thérèse Proulx Oresteille mariés à Saint-Thomas, Montmagny – 25 août 1795

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Louis Marie Gerbert et Marie Luce Coulombe mariés à Notre-Dame-de-Bonsecours, L'Islet – 14 novembre 1820

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Fabien Jalbert et Sarah Michaud mariés à Sainte-Luce, Mitis – 5 juin 1848

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Et pour la suite, toujours aux portes de la Gaspésie.

 

Qu’était donc venu faire Joseph à Boucherville ? La vie m’ayant obligée à tabletter ma potion magique, je ne le sus que des décennies plus tard.

Capot rouge du XVIIIe siècle, vue de face

Crédit photo : Louise Jalbert ; confection du costume du capot du 18e siècle, selon le patron de reconstitution de vêtements historiques de La Fleur de Lyse, par Louise Jalbert en 2018

Fini le métro, boulot, dodo traditionnel avec la survenance de la pandémie de 2020. Le confinement et le télétravail ont libéré un espace-temps suffisant pour qu’à nouveau je « m’intoxique » de potion magique. L’accès aux ressources généalogiques via Internet a facilité le travail.

J’ai pu enfin comprendre ce mariage de Joseph Gerbert à Boucherville. Dans la foulée, j’ai découvert l’histoire similaire de son frère Jacques Eustache installé à Repentigny.

Joseph et Jacques Eustache avaient contracté pour faire le voyage dans les Pays-d’en-Haut2. Voilà donc pourquoi les frères Gerbert étaient dans le gouvernement de Montréal. Mais qu’est-ce qui avait motivé leur décision de quitter leur Cap-Saint-Ignace natal pour remonter le fleuve et se lancer dans cette aventure ? Quand l’avaient-ils fait et sous l’influence de qui ?

Nos deux voyageurs étaient illettrés et n’ont pas laissé de traces de leurs motivations ni de leur date de départ du Cap pour cette aventure.

Il fallut donc analyser leur environnement pour tenter de comprendre leur choix.

Jacques Eustache Gerbert (1er décembre 1696 – 13 février 1759) et Joseph (17 mai 1699 – 1er février 1756) étaient les petits-fils de quatre pionniers. D’abord le couple Mathurin Gerbert dit Lafontaine et Isabelle/Élisabeth Targer, de Sainte-Famille, Île d’Orléans. Puis Jean Pelletier dit Gobloteur et Anne Langlois3, qui ont défriché plusieurs lots en divers lieux, dont Beauport, La Pocatière (la Grande-Anse), Saint-Roch-des-Aulnaies (y étant seuls pendant 15 ans en compagnie de Marie Gerbert et Pierre de St-Pierre, tante et oncle de Joseph et Jacques Eustache), Rivière-Ouelle, et brièvement à Sainte-Famille, I.O. où leur fille, Marie Pelletier est née.

Première motivation

Leur père, Jacques Gerbert, est mort en 1699 : ses fils ne l’ont pas connu. Leur mère, Marie Pelletier, s’est remariée avec Mathieu Guillet en novembre 1700. Sept demi-frères et demi-sœurs ont complété la famille. Leur frère aîné, aussi prénommé Joseph, a récupéré la terre que leur père Jacques avait commencé à défricher à Saint-Roch-des-Aulnaies. Il a donc pu s’installer dans la vie assez facilement. Nos deux jeunesses étaient donc sans ressource pour s’établir. Cela constituait une première motivation pour chercher une source de revenus pour s’installer.

Deuxième motivation

Peut-être y a-t-il eu l’influence de leur mère, Marie Pelletier. Elle put leur conter les aventures de son propre père, Jean Pelletier dit Gobloteur, « donné » des Jésuites en 1646-1647. Il était allé à Sainte-Marie-des-Hurons (Fort Sainte-Marie) et avait frayé avec les communautés autochtones. De quoi inspirer et émoustiller les esprits d’aventure de deux jeunesses.

Troisième motivation

L’influence et la sécurité de la famille élargie. En examinant l’entourage montréalais de nos deux voyageurs, un constat s’est imposé : leur famille élargie y était présente et les membres se côtoyaient. Ils avaient donc des points d’ancrage à Ville-Marie.

À titre d’exemples, leur oncle Guillaume Fabas dit St-Germain, veuf de leur tante Marie-Madeleine Gerbert, maître tailleur d’habits de Québec, habita à Montréal avec son fils Louis, cousin de Joseph et Jacques Eustache et proche ami du notaire Jacques David4 avec qui les garçons signèrent leurs contrats d’engagement pour l’ouest. Oncle et cousin furent présents à Montréal entre 1718 et 1721. Leur cousin Louis avait eu pour parrain Louis Jolliet, dont les exploits de découvreur n’étaient certainement pas inconnus d’eux et pouvaient constituer une émulation. De plus, leur cousin par alliance, Jean Galocheau, époux de Marie Charlotte Fabas, leur cousine de Québec, était pilote hauturier et faisait la navette entre la France et la Nouvelle-France à cette époque en transportant des fourrures dans les cales des navires.

Leur cousin Joseph Foucher, fils de Gervais et de leur tante Élisabeth Gerbert – héritiers de la terre de Mathurin, à l’île d’Orléans – vivait à Lachine avec une partie de sa famille à la même époque que les deux frères.

Du côté de leur grand-tante Marie Targer, sœur de leur grand-mère Isabelle/Élisabeth, installée à l’Île d’Orléans, leur petite-cousine Marie Anne Alarie était présente dans le gouvernement de Montréal en même temps que les deux frères. Elle avait épousé le beau-frère de Jacques Eustache, Léonard Janot dit Belhumeur en 1718, originaire de Repentigny5. Quant à Joseph, il était assisté de son frère Jacques Eustache et de son cousin Jacques Gauthier lors de son contrat de mariage, en 17226. Ce cousin était en fait un petit-cousin par alliance prénommé Jacques Élie, étant l’époux de Marie Tourneroche, elle-même petite-fille de Marie Targer et de son deuxième mari, Robert Tourneroche. Jacques Élie Gauthier était cordonnier, installé à Boucherville. Voilà pour quelques exemples de la parentèle montréalaise.

En bref, les deux frères n’étaient pas isolés dans le gouvernement de Montréal et ont sans doute subi quelques influences familiales pour décider de leur départ du Cap-Saint-Ignace vers Montréal.

Quant à leurs voyages aux Pays-d’en-Haut, les informations sont assez brèves. Le notaire David précise de Joseph qu’il demeurait sur la Côte St-François, à Montréal, au moment de son engagement, le 18 avril 1721. Il contracta pour le sieur Jacques Testard de Montigny. Il devait se rendre à Détroit, dès la première navigation, pour y monter un canot chargé de marchandises et le redescendre avec des pelleteries dans le courant de l’été en protégeant le tout du mieux qu’il le pourrait et en obéissant à tout ce qui lui serait commandé pour le profit du sieur Testard. La paie était de « Soixante Cinq Livres pesant de peau de castor Secq bon Et Marchand ou Cent Trente Livres argent en Monnaye de France »7. Rien n’est précisé sur sa position dans le canot, ce qui aurait pu indiquer son degré d’expérience. Son salaire suggère qu’il était assez bas dans cette hiérarchie. Joseph fut possiblement qualifié de « mangeur de lard », c’est-à-dire un voyageur moins expérimenté et un peu méprisé par ses pairs, car il n’était pas un hivernant aux Pays-d’en-Haut8.

Quant à Jacques, il n’est pas improbable qu’il ait voyagé bien avant ses deux contrats, car il semble plus expérimenté. Il contracta comme hivernant, c’est-à-dire qu’il quitta pour les Pays-d’en-Haut pour au moins un an à chacune des expéditions9.

Il s’engagea les 27 juillet 1720 et 20 mai 172310. Il contracta pour François Pelletier Antaya en 1720 et est présenté comme voyageur habitant la Côte St-Martin, à Ville-Marie. Il reçut 120 livres pesant de castor sec bon et marchand ainsi que deux peaux de chevreuil en salaire. Le départ se fit le jour même de la signature du contrat. En 1723, il contracta pour Antoine Dufresne et associés et dut partir dès qu’on le lui commanda de le faire avec un canot de marchandises à monter dans l’ouest pour en redescendre en août 1724 avec un canot rempli de pelleteries. Le salaire fut fixé à 300 livres en argent ou en castor au prix du bureau d’évaluation du prix du castor, au choix. Jacques Eustache était assurément expérimenté pour entamer ces deux voyages de longue haleine.

Les deux frères s’installèrent par la suite sur des terres sur la rive nord de Montréal. Jacques Eustache passa sa vie à Repentigny, et n’eut pas de postérité.

Joseph, installé à l’île Jésus et Terrebonne, plia bagage et retourna au Cap-Saint-Ignace vers 1727, avec femme et enfants. Il y décéda en 1756.

En conclusion, plus de questions que de réponses demeurent, mais le mariage de Boucherville est éclairci. Ces deux jeunesses étaient d’abord des fils d’habitants qui trouvèrent dans les voyages aux Pays-d’en-Haut une source de revenus pour pouvoir acquérir leurs terres. Il en ressort un clan familial tissé serré, car malgré l’éloignement, la parentèle se connaissait, se fréquentait et considérait le cousinage par alliance comme étant de leur clan. Il en reste une impression de force, de courage, de vaillance, de bravoure et de solidarité familiale touchante et admirable. Et la détective du passé que je suis demeure inassouvie et coiffe maintenant ses cheveux blancs…

 


1. Pour toutes les mentions dans ce texte sur les baptêmes, mariages et sépultures, cf. Généalogie Québec et L’Institut généalogique Drouin via : https://www.genealogiequebec.com/Membership/LAFRANCE/ ainsi que le PRDH, via BANQ : https://www-prdh-igd-com.res.banq.qc.ca/Membership/fr/PRDH/I, consultés régulièrement depuis 2020.

2. cf. BANQ, Contrat d'engagement de Jacques Jalbert à François Pelletier dit Antaya, notaire Jacques David, acte 154, 1720 - 06M_CN601S111_1720-07-27, consulté le 18 juin 2024 ; contrat d’engagement de Jacques Gelbert à Antoine Dufresne et ass., notaire Jacques David, acte 719a, 1723 - 06M_CN601S111_1723-05-09, consulté le 18 juin 2024 ; contrat d’engagement de Joseph Gerbert à Jacques Testard de Montigny, notaire Jacques David, acte 306, 1721 - 06M_CN601S111_1721-04-17, consulté le 22 juin 2024. Voir aussi le RÉPERTOIRE DES ENGAGEMENTS POUR L'OUEST CONSERVÉS DANS LES ARCHIVES JUDICIAIRES DE MONTRÉAL (1670-1778) (Cette liste de 2,243 pages de contrats d’engagements a été créée le 29 décembre 2019 par John R. Fisher pour The Vermont French Canadian Genealogical Society. For Sources), consulté en juin 2020

3. cf. https://www.wikitree.com/wiki/Pelletier-117, consulté le 1er octobre 2026

4. Avant d’habiter Montréal, Jacques David a vécu sur la rue Sous-le-Fort, à Québec, voisin de Guillaume Fabas. Ce dernier et Jeanne Thibault, sa seconde femme, furent parrain et marraine de la première-née de Jacques David le 29 septembre 1719 à Montréal ; cf. André Vachon, « DAVID, JACQUES », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 2, Université Laval/University of Toronto, 2003–, http://www.biographi.ca/fr/bio/david_jacques_2F.html, consulté le 26 juin 2024

5. Marie Anne Alarie était la fille de René Alarie et de Marie Anne Royer et était née à Montréal en 1698. Sa mère était la fille de Jean Royer et Marie Targer, de l’île d’Orléans, grand-tante des frères Gerbert. Lors du mariage de Léonard et Marie Anne, Jacques Eustache se disait cousin du marié, donc cousin par alliance, car sa parente était Marie-Anne Alarie.

6. cf. BANQ – contrat de mariage entre Joseph Gerbert et Marguerite Aubertin, 18 octobre 1722, notaire Tailhandier, acte 981, 06M_CN601.S378, consulté le 22 juin 2024.

7. cf. note 2, contrat d’engagement de Joseph.

8. À ce sujet, voir l’étude de PODRUCHNY, Carolyn, Les voyageurs et leur monde. Voyageurs et traiteurs de fourrures en Amérique du Nord, Québec, PUL, 2009, 405 p.

9. Podruchny, op. cit., chapitre 3 sur la Cosmologie des voyageurs. L’autrice explique clairement la hiérarchie entre voyageurs et le mépris qui pouvait s’installer envers les moins expérimentés, p. 51 à 82.

10. cf. note 2, les deux contrats de Jacques devant le notaire David

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