Textes du 4e concours

Mes Ancêtres au bout de ma plume

Joseph Thiffault (1702-1787), voyageur

Mon ancêtre, Joseph Thiffault1, était voyageur et a participé à la traite des fourrures en Nouvelle-France, essentielle à la colonisation européenne en Amérique du Nord. J’ai voulu en savoir plus sur cette vie nomade, rustique et mythique. Vivait-il vraiment « au fond d’un canot, le nez au vent, ivre d’aventure »2 ? Comment a-t-il conjugué sa vie d’aventurier et sa vie familiale auprès de mon aïeule, Josephte Baribeau, et leurs dix enfants ? Levons le voile sur l’expérience d’un voyageur au 18e siècle.

 

Fils de Jacques Thiffault, nouveau colon venu de France, et de Marie-Anne Lécuyer, fille de pionniers déjà établis au pays, Claude Jean Joseph Thiffault est baptisé le 12 décembre 1702 à Batiscan3. De tous ses prénoms, « Joseph » devient son prénom usuel.

Joseph grandit au bord de la rivière Batiscan, affluent du fleuve Saint-Laurent, à l’est de Trois-Rivières. Il passe son enfance sur la terre agricole de ses parents, située aux limites actuelles de Batiscan et de Sainte-Geneviève-de-Batiscan. Il est le septième enfant d’une fratrie de douze. Il voit ses frères et sœurs s’établir dans la région. Lorsque Joseph atteint sa vingtaine, il suit une voie différente et devient plutôt voyageur. Il fait partie des 30 % de la population masculine des seigneuries de la rive nord avoisinant Trois-Rivières, qui se sont aventurés dans l’Ouest, en quête d’aventure et de nouvelles opportunités4.

Le terme « voyageur » désigne les engagés auprès des marchands détenteurs de permis de traite. Il est utilisé en opposition au terme « coureur des bois » qui désigne les traiteurs indépendants, y compris ceux qui commerçaient illégalement, sans permis5.

Selon le généalogiste et historien René Jetté, Joseph aurait fait un voyage dans l’Ouest en 17256. Cette information est corroborée par un contrat d’engagement au nom de Joseph Thiffault qu’on retrouve dans les minutes du notaire Jean Baptiste Adhémar de Ville-Marie (Montréal)7. Bien que le document ne mentionne aucun apparenté univoque (père, mère ou épouse), il est raisonnable de conclure qu’il s’agit bien de mon ancêtre. En effet, à cette époque, aucun autre Joseph Thiffault n’est connu à Batiscan ni ailleurs en Nouvelle-France.

Ainsi, le 8 mai 1725, Joseph Thiffault de Batiscan s’engage volontairement auprès de Claude Caron et Philippe Leduc pour mener un canot de marchandises jusqu’aux « pays d’en haut » et d’en revenir avec un canot chargé de pelleteries (peaux dont on fait des fourrures). Le terme « pays d’en haut » désigne les régions où les voyageurs étaient envoyés pour la traite des fourrures. Son usage a évolué au fil du temps en fonction de l’expansion de cette traite. « Dans les débuts de la Nouvelle-France, ce terme désignait la région située au nord du Saint-Laurent […], et à l’ouest de Montréal jusqu’à l’Ontario […]. »8 À la fin du 17e siècle, le terme est plutôt associé au territoire situé essentiellement autour des Grands Lacs.

En plus d’être nourri, Joseph reçoit des gages qui s’élèvent à 150 livres de France et qui lui sont payés en castors et pelleterie à son retour à Montréal. Il a également droit à une « paire de mitasses » (jambières de peau ou d’étoffe qui couvrent partiellement ou entièrement la jambe9) et un « brayet » (culotte courte faite de drap épais, renforcée de cuir aux fesses et aux genoux10). Étant illettré, Joseph n’est pas en mesure de signer son contrat.

La vie d’un voyageur est difficile. D’abord, la navigation est périlleuse. Les hommes voyagent dans un canot d’écorce. Dans les années 1720, chaque embarcation compte environ cinq hommes11. Mille dangers les guettent : contre-courants, remous, rapides, rochers et chicots (troncs d’arbre immergés dont l’une des extrémités pointe à la surface).

Les portages sont faits au prix d’efforts physiques intenses : on hisse les embarcations sur la rive, on décharge les ballots et on porte le canot à travers les bois en empruntant des chemins escarpés le long des rives12. On effectue les portages pour passer les rapides, les sauts et les cascades, mais aussi pour passer d’une rivière ou d’un lac à l’autre. Il faut apprendre à manier l’aviron avec force et constance, sans se fatiguer inutilement. Il faut également avironner en cadence avec les autres membres de l’équipage.

Les conditions de vie sont rudimentaires. Chacun vit dans l’inconfort, dormant à même le sol, sous le canot, en compagnie de moustiques voraces, dans des territoires peuplés d’animaux sauvages. Les voyageurs endurent le froid glacial, au printemps et à l’automne, et la chaleur étouffante de l’été. Ils sont exposés aux averses et aux orages. Ils font face à la faim et subissent les accidents, les blessures et les maladies.

Malgré ces épreuves, leur métier est valorisé. Le voyageur est considéré comme un travailleur compétent, hautement qualifié, « effectuant des tâches qui exigent de l’organisation, des aptitudes, de la ressource et de la dextérité. »13 On louange sa force, sa bravoure et son savoir-faire. De plus, il vit dans un environnement moins structuré que dans la vallée du Saint-Laurent offrant une certaine forme de liberté.

Contrat d’engagement de Joseph Thiffault, greffe du notaire Jean-Baptiste Adhémar dit Saint-Martin

BAnQ Vieux-Montréal. Fonds Cour supérieur. District judiciaire de Montréal. Greffe du notaire Jean-Baptiste Adhémar dit Saint-Martin. CN601,S3.

Le 2 août 1727, Joseph Thiffault se rend de nouveau à l’étude du notaire Adhémar à Montréal. Cette fois ci, il s’engage pour un an auprès de Monsieur De Villiers et ses associés14. Son périple le mène dans les pays d’en haut, en particulier à la rivière Saint-Joseph, située dans le Michigan actuel. Le fort Saint-Joseph était l’un des postes de traite de l’Ouest des plus importants après ceux de Michillimakinac et de Détroit15. Il y hiverne et en redescend l’année suivante, en 1728. En échange, il reçoit 250 livres en castors et peau de chevreuil.

De travailleur saisonnier, surnommé « mangeur de lard »16, pour son premier contrat en 1725, Joseph devient « hivernant » ou « homme du nord » en 1727-1728. « À mesure que les voyageurs passaient de leurs foyers du Canada français aux terres amérindiennes de l’intérieur, ils subissaient des transformations continuelles d’identité et d’association culturelle. »17 Leurs comportements sont influencés par leur environnement de travail en pleine nature, à vivre dans un groupe temporaire exclusivement masculin, dans une grande proximité et dans la dynamique maître/engagés. Les voyageurs s’adaptent également à la société amérindienne qu’ils côtoient afin de survivre aux rudes conditions de vie. « Ils mangeaient de la nourriture autochtone, revêtaient des vêtements amérindiens et utilisaient des outils amérindiens en plus des leurs. »18 Néanmoins, leur identité demeure canadienne-française. Leur langue, les chansons françaises qui rythment la cadence au travail, leurs rites catholiques et leurs valeurs chrétiennes acquises dans leurs foyers de la vallée laurentienne, continuent de les définir.

L’attrait de l’aventure, le sentiment de liberté et la possibilité de se forger une identité sont sûrement des raisons qui ont poussé de nombreux hommes à travailler comme voyageur, malgré le risque et les difficultés. Toutefois, la traite des fourrures est aussi un moyen de gagner un peu plus d’argent. S’exiler quelque temps peut faire partie d’une stratégie pour accumuler le capital nécessaire afin de s’établir et de fonder une famille. Ainsi, être voyageur n’exclut pas de devenir agriculteur. Ce qui semble avoir été le cas de Joseph qui est par la suite devenu « habitant ».

C’est le 4 avril 1731 que Joseph Thiffault prend pour épouse Josephte Baribeau à Batiscan19. Née le 18 février 1709, elle est la fille de feu Jean Baribeau et de feue Marguerite Cossette20. Selon l’ouvrage de Janine Trépanier-Massicotte, le couple fait partie des pionniers du canton Rivière-des-Envies21. On peut suivre leurs transactions foncières dans les archives notariales dès 173322, jusqu’à l’achat d’une terre située à la rivière des Envies le 8 novembre 174923.

De leur union naissent dix enfants. Six de ceux-ci atteignent la majorité et se marient à leur tour. Joseph a 29 ans à la naissance de son premier fils, Joseph24. Il a 47 ans à la naissance de son dernier enfant, Marie Louise Isabelle, née le 15 août 174825.

Le métier d’agriculteur est exigeant lui aussi. Il faut composer avec le pénible travail de la terre, suivant les aléas de la météo et le rythme des saisons. Malgré tout, Joseph mène une longue vie. Il s’éteint le 1er février 1787, à l’âge de 84 ans. Il est inhumé deux jours plus tard, soit le 3 février, à Saint-Stanislas26.

La vie d’un voyageur devenu habitant met en lumière un remarquable processus d’adaptation et de transformation. Après avoir exploré divers territoires et relevé les défis inhérents à sa carrière de voyageur, mon ancêtre a effectué une transition réussie de la mobilité vers un enracinement durable en devenant agriculteur et en fondant une famille nombreuse. En effet, Joseph a su conjuguer une existence aventurière et une vie familiale bien remplie, ce qui mérite toute notre admiration !


1. La graphie de mon nom de famille varie d’un document à l’autre, au gré des rédacteurs. Elle a été standardisée pour « Thiffault » pour les besoins de cet article.

2. Lionel Groulx, Notre grande aventure : l’empire français en Amérique du Nord, Bibliothèque québécoise, 1990, p. 228

3. Batiscan, Saint-François-Xavier, 1702, B, Claude Jean Joseph Tifault : Généalogie Québec, Registres du Fonds Drouin, 19 janvier 2012 (d1p_1145c0247.jpg).

4. Louise Dechêne, Habitants et marchands de Montréal au XVIIe siècle, Plon, 1974, 588 p., p. 221.

5. Carolyn Podruchny, Les voyageurs et leur monde : Voyageurs et traiteurs de fourrures en Amérique du Nord, traduit de l’anglais par Anne-Hélène Kerbiriou, Les Presses de l’Université Laval, 2009, p. XI.

6. René Jetté, Dictionnaire généalogique des familles du Québec des origines à 1730, avec la collaboration du Programme de recherche en démographie historique de l’Université de Montréal, 1983, Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 1082.

7. Greffe de Jean-Baptiste Adhémar, acte no 1494.

8. Podruchny, op. cit., p. XII.

9. Fiche terminologique, Le grand dictionnaire terminologique, Office québécois de la langue française, 1999 ; consultée en ligne le 31 août 2014 (http://www.gdt.oqlf.gouv.qc.ca/ficheOqlf.aspx?Id_Fiche=8382289)

10. Réseau du patrimoine franco-ontarien, History of New France, Customs and traditions of pioneers, Les vêtements ; consulté en ligne le 31 août 2014 (http://www.rpfo.ca/en/Article_208/Customs-And-Traditions-Of-Pioneers-_34)

11. Louise Dechêne, op. cit., p. 181.

12. Gilles Havard, Histoire des coureurs de bois, Perrin, 2021, 1 230 p., p. 315.

13. Podruchny, op. cit., p. 84.

14. Greffe de Jean-Baptiste Adhémar, acte no 2236.

15. Gérard Malchelosse, Le Poste de la Rivière Saint-Joseph (Mich.) (1691-1781), Les Cahiers des Dix, no 23, Les Éditions La Liberté, 1958, p. 139-186, p. 142. En ligne : https://doi.org/10.7202/1079961ar, consulté le 10 septembre 2023.

16. Podruchny, op. cit., p. 25.

17. Ibid., p. 14.

18. Ibid., p. 12.

19. Batiscan, Saint-François-Xavier, 1731, Joseph Thifaut et Josette Baribeau : Ancestry.ca, Collection Drouin, 3 juin 2011, [image 22 de 181].

20. Batiscan, Saint-François-Xavier, 1709, B. Marie Joseph Baribaux : Généalogie Québec, Registres du Fonds Drouin, 27 mai 2012 (d1p_1145c0269.jpg).

21. Janine Trépanier-Massicotte, Chez-nous en Nouvelle France 1608-1787, Fondation de Saint-Stanislas : Origine des familles ; arrivée des ancêtres ; débuts de la colonie et de la région, Chapitre 4 (1730-1760) : Dernières années de la domination française, Éditions du bien public, 1978, 156 pages, p. 71.

22. Greffe d’Arnould Balthazar Pollet, 28 juin 1733.

23. Greffe de Joseph Rouillard dit Fonville.

24. Batiscan, paroisse Saint-François-Xavier, 1732, B. Joseph Thifaut : Généalogie Québec, Registres du Fonds Drouin, 5 février 2013 (d1p_1145c0386.jpg).

25. Sainte-Geneviève-de-Batiscan, 1748, B. 15 Marie Tiffault : Généalogie Québec, Registres du Fonds Drouin, 5 février 2013 (d1p_1145c0848.jpg).

26. Saint-Stanislas, Champlain, 1787, S. [1], Joseph Tiffaux : Généalogie Québec, Registres du Fonds Drouin, 19 janvier 2012 (d1p_30770119.jpg).

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