Textes du 4e concours

Mes Ancêtres au bout de ma plume

Aux frontières de trois empires : Jean-Marie Ducharme, trafiquant de fourrures, 1723-1807

Société de généalogie des Cantons-de-l'Est

La carrière de mon ancêtre Jean-Marie Ducharme relie son histoire individuelle à un vaste territoire, s’étalant de Lachine au Mississippi. Plus qu’un simple aventurier, il sut s’adapter aux bouleversements politiques et tirer son épingle du jeu : voyageur, marchand, trafiquant et entrepreneur, il incarne, à l’instar de nombreux Canadiens, un homme de son temps, celui de la traite des fourrures.

De Lachine à Michillimakinac

Jean-Marie Ducharme, fils de Joseph, cultivateur et voyageur1, et de Thérèse Trottier, naquit à Lachine le 19 juillet 17232. Dans cette famille, l’agriculture se conjuguait déjà aux commerces de longue distance, ce qui influença la destinée de Jean-Marie dès son enfance. Le bassin du Saint-Laurent et des Grands Lacs formait un espace de circulation où Montréal reliait les fournisseurs, les voyageurs et les postes de traites des Pays d’en Haut3. Située en amont de l’île, Lachine constituait un point de départ névralgique vers l’Ouest. Chaque printemps, les canots quittaient vers Michillimakinac4, un poste de traite situé entre les lacs Hurons et Michigan, au terme d’un périple de 1 500 kilomètres effectué en six à sept semaines5.

La date précise de son entrée dans le commerce demeure inconnue, mais les écrits attestent toutefois, l’envoi, dès 1752, d’un canot de marchandises vers le Pays des Illinois6. Cela confirme l’existence d’une activité commerciale antérieure à la Conquête. L’absence d’un contrat d’engagement formel au nom de Ducharme ne prouve pas une absence d’activité ; elle circonscrit seulement ce que les archives permettent d’établir7.

Commerce, guerre et continuité après la Conquête

Dans ce vaste continent, la guerre et la traite empruntaient les mêmes voies navigables et dépendaient souvent des mêmes réseaux. Par sa connaissance approfondie de ceux-ci et de sa maîtrise de plusieurs dialectes autochtones, Ducharme fut impliqué dès 1754 à la protection des intérêts français dans la vallée de l’Ohio8, ainsi qu’à la construction et au ravitaillement du fort Duquesne9, une position fortifiée établit au confluent de la Monongahela et de l’Allegheny, afin « de contrôler […] la « Belle Rivière », cette zone limitrophe entre les Pays d’en Haut […] et les colonies britanniques »10. Jusqu’en 1757, Ducharme dirigea des expéditions chargées de ravitailler le fort11.

La Conquête ne mit pas fin à ses affaires. À l’automne 1763, Jean-Marie commerçait près de La Baye, l’actuelle Green Bay, au Wisconsin12. En août 1764, il dupa de nuit la surveillance britannique avec des marchandises et des munitions à destination de Michillimakinac et La Baye, malgré les restrictions13. Mais les autorités ordonnèrent son arrestation et la saisie de ses biens, tandis que d’autres mesures entraînèrent son emprisonnement à Montréal et la confiscation de ses ballots de fourrures14.

Le Mississippi et le Missouri, de nouveaux marchés

Après la paix, Jean-Marie réorienta ses opérations vers le Pays des Illinois. Des permis de dix-huit mois lui furent accordés en 1769 puis en 1772, et Cahokia15, située non loin de Saint-Louis, devint le centre de ses affaires16. À l’ouest du Mississippi s’étendait cependant la Louisiane espagnole, dont les autorités entendaient accaparer le commerce. À l’automne 1772, Ducharme quitta Cahokia avec ses engagés, remonta clandestinement le Missouri et séjourna chez les Petits Osages17, échangeant armes, munitions, outils et tissus, tout en étendant ses opérations à d’autres groupes osages et à des visiteurs de la nation Missouri18.

Voyageurs se déplaçant dans leur canot chargé de fourrures et de marchandises

Voyageurs se déplaçant dans leur canot chargé de fourrures et de marchandises. Hopkins, Frances Anne. Voyageurs franchissant une cascade en canot. 1869. Huile sur toile. Bibliothèque et Archives Canada.

Le 11 mars 1773, un détachement espagnol intercepta ses deux canots. Blessé à la cuisse durant l’affrontement, Ducharme s’enfuit avec son serviteur iroquois ; ses hommes capitulèrent et les Espagnols confisquèrent marchandises, embarcations et fourrures19. La valeur totale de ses marchandises saisies s’élevait à 17 643 livres et 10 deniers20.

Cet incident ne l’écarta pas durablement de la traite. Dès mai 1773, il obtint à Montréal un permis pour La Baye et le Mississippi et poursuivit ses activités pendant les deux années suivantes21. Durant l’invasion américaine de 1775-1776, il vendit des fournitures aux Américains, puis participa à leur expulsion. Les Britanniques l’emprisonnèrent pour avoir ravitaillé l’ennemi22. Ses choix, parfois contradictoires sur le plan politique, demeuraient cependant cohérents avec sa logique commerciale.

Un entrepreneur de la traite dans un monde impérial

La guerre entre la Grande-Bretagne et l’Espagne instrumentalisa militairement les réseaux de traite. Après avoir déplacé le fort de Michillimakinac de son site initial vers l’île Mackinac, plus facile à défendre, le lieutenant-gouverneur et surintendant du poste, Patrick Sinclair, prépara en 1780 une offensive contre les établissements espagnols et américains du Mississippi23. Afin d’encourager la participation des commerçants canadiens à cette expédition, Sinclair leur promit des droits exclusifs sur le Missouri. Ducharme, nourrissant un ressentiment contre les Espagnols, dirigea l’un des contingents autochtones24.

Carte de la vallée de l’Ohio et du Pays des Illinois. Y sont situés Saint-Louis, Cahokia et le fort Pitt, auparavant le fort Duquesne

Carte de la vallée de l’Ohio et du Pays des Illinois. Y sont situés Saint-Louis, Cahokia et le fort Pitt, auparavant le fort Duquesne. Heer, Fred. J. Bowman's March to Cahokia, Clark's March to Kaskaskia and Vincennes. 1903. Carte. Ohio Archæological and Historical Publications. https://archive.org/details/ohioarchological00ohio/page/n101/mode/1up

Parti le 2 mai 1780 de Prairie du Chien, au Wisconsin, Ducharme prit la tête de l’expédition, tenta de rallier des guerriers Sauks et Renards25, puis attaqua Cahokia, tandis que la force principale avançait sur Saint-Louis. L’attaque de Cahokia échoua devant les renforts américains arrivés la veille, et l’ensemble du contingent se replia26. Ducharme n’était pas fidèle à la Couronne britannique : il mobilisa la guerre tout simplement pour défendre sa position commerciale là où l’accès à la traite restait disputé. D’ailleurs, quelques années plus tard, une nouvelle accusation de commerce sans permis l’opposa à Sinclair27.

Retour à Lachine et transmission familiale

Ducharme se retira sur sa ferme de Lachine au cours des années 178028. Dans un contexte politique marqué par les troubles et la contestation au Bas-Canada, il fut élu député de Montréal en mai 1796 et était alors le seul septuagénaire parmi les 50 parlementaires29. Il siégea jusqu’au 4 juin 1800, date à laquelle le deuxième Parlement fut dissous30. Jean-Marie Ducharme mourut à Lachine le 20 juillet 1807, au lendemain de son quatre-vingt-quatrième anniversaire, et fut inhumé le lendemain dans l’église des Saints-Anges31. Il avait épousé Marie Roy dite Portelance le 3 août 176132, puis Françoise Demers en 178933. Son lègue le plus durable est la transmission du métier à ses trois fils. Issus de son premier mariage, Joseph, Dominique et Paul, s’engagèrent à leur tour dans la traite34.

Et c’est ainsi qu’originaire d’une famille engagée vers l’ouest, Jean-Marie Ducharme fit de la traite des fourrures son activité principale. Des Grands Lacs au Pays des Illinois, puis au Missouri, il transporta des marchandises, ravitailla des postes, négocia avec des nations autochtones et méprisa les réglementations successives des empires français, britannique et espagnol.

Son parcours démontre que la traite ne constituait pas seulement une activité économique ; elle organisait tant la société, que les alliances et les rivalités politiques de l’intérieur du continent. Les souverainetés changèrent, mais le savoir-faire de notre trafiquant et ses relations avec les Premières Nations demeurèrent indispensables au transport et au commerce des pelleteries. Transmis à trois de ces fils, cette vie devint aussi un héritage familial fait de savoirs et d’expérience territoriale.

 


1. Contrairement au coureur des bois, le voyageur est un professionnel du commerce des fourrures qui, lié par contrat à un marchand, transporte des marchandises vers les régions éloignées et en rapporte des fourrures en échange. Voir « Les voyageurs », Germain, Les coureurs des bois : la saga des Indiens blancs, 70.

2. « Acte de baptême de Jean-Marie Ducharme » ; Gilman, « L’Année du Coup: The Battle of St. Louis, 1780, Part 1 », 145 ; Rochefort, s. v. « Ducharme, Jean-Marie, 1723-1807 », 255.

3. Saint-Onge, « Le poste de La Pointe sur l’île Madeline, tremplin vers le monde franco-anichinabé de la traite des fourrures », 14.

4. Aujourd’hui Mackinaw, au Michigan.

5. Germain, op. cit., 45, 86.

6. Gilman, Part 1, op. cit., 145.

7. Allaire, « Les engagements pour la traite des fourrures : évaluation de la documentation », 25‑26.

8. Rochefort, op. cit., 255 ; Tassé, Les Canadiens de l’Ouest, 1:345.

9. Aujourd’hui Pittsburgh, en Pennsylvanie.

10. Doutrelepont, « Les vers funèbres du fort Duquesne (12 juillet 1755) », 55‑57.

11. Rochefort, op. cit., 255.

12. Nasatir, « Ducharme’s Invasion of Missouri an Incident in the Anglo-Spanish Rivalry for the Indian Trade of Upper Louisiana », 6.

13. Ibid., 6‑7.

14. Ibid., 7 ; Nasatir, « Ducharme’s Invasion of Missouri an Incident in the Anglo-Spanish Rivalry for the Indian Trade of Upper Louisiana, Part II », 244, 254.

15. Cahokia était un village colonial français en relation avec les communautés autochtones voisines principalement issues de la confédération des Illinois (Illiniwek), notamment les Cahokia et les Tamaroa. Voir « Cahokia (town not mounds) », Silverman, Mythic Mississippi Project, University of Illinois Urbana-Champaign.

16. Gilman, Part 1, op. cit., 145 ; Nasatir, op. cit., 7‑8.

17. Les Petits Osages constituaient l'une des deux principales divisions de la nation osage, avec les Grands Osages. Établis dans la vallée du Missouri au XVIIIᵉ siècle, ils occupaient une place importante dans les réseaux d'échanges avec les marchands français et, plus tard, britanniques. Voir « Osages », Wikipédia.

18. Nasatir, Part II, op. cit., 245‑58.

19. Morice, s. v. « Ducharme, Jean-Marie », 96 ; Nasatir, « Ducharme’s Invasion of Missouri an Incident in the Anglo-Spanish Rivalry for the Indian Trade of Upper Louisiana, Part III », 420‑23 ; Tassé, op. cit., 1:344.

20. Nasatir, Part III, op. cit., 436.

21. Gilman, Part 1, op. cit., 145.

22. Morice, op. cit., 95‑96 ; Rochefort, op. cit., 256 ; Tassé, op. cit., 1:342.

23. Morand, « Michilimackinac revisité », 45 ; Rickey, « The British-Indian Attack on St. Louis, May 26, 1780 », 36.

24. Gilman, Part 1, op. cit., 145 ; Rickey, op. cit., 36.

25. Gilman, « L’Année du Coup: The Battle of St. Louis, 1780, Part 2 », 196 ; Rickey, op. cit., 37.

26. Gilman, Part 2, op. cit., 203‑4 ; Rickey, op. cit., 42‑44 ; Tassé, op. cit., 1:345‑47.

27. Gilman, Part 2, op. cit., 204 ; Tassé, op. cit., 1:349.

28. Gilman, Part 1, op. cit., 145.

29. Ibid., 145 ; Lacoursière, Histoire populaire du Québec : de 1791 à 1841, 2:49‑50.

30. Lacoursière, op. cit., 2:64 ; Rochefort, op. cit., 256.

31. « Acte de sépulture de Jean-Marie Ducharme ».

32. « Acte de mariage de Jean-Marie Ducharme et Marie Roy dite Portelance ».

33. « Acte de mariage de Jean-Marie Ducharme et Françoise Demers dite Dumais ».

34. Lacoursière, op. cit., 2:145‑47 ; Tassé, op. cit., 1:349.

Bibliographie

« Acte de baptême de Jean-Marie Ducharme ». Registre des baptêmes, mariages et sépultures. Paroisse Saints-Anges-de-Lachine, 20 juillet 1723. Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ). https://www.familysearch.org/ark:/61903/3:1:3QS7-L99M-YWLV?wc=HC34-W38%3A15241501%2C15241502%2C15241503%26cc%3D1321742&lang=fr&i=331&cc=1321742&groupId=1321742.

« Acte de mariage de Jean-Marie Ducharme et Françoise Demers dite Dumais ». Registre des baptêmes, mariages et sépultures. Paroisse Saints-Anges-de-Lachine, 3 février 1789. Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ). https://www.familysearch.org/ark:/61903/3:1:3QS7-899M-Y79Y?i=1065&wc=HC34-W38%3A15241501%2C15241502%2C15241503&cc=1321742&lang=fr&groupId=1321742.

« Acte de mariage de Jean-Marie Ducharme et Marie Roy dite Portelance ». Registre des baptêmes, mariages et sépultures. Paroisse Saints-Anges-de-Lachine, 3 août 1761. Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ). https://www.familysearch.org/ark:/61903/3:1:3QS7-L99M-Y7MT?i=719&wc=HC34-W38%3A15241501%2C15241502%2C15241503&cc=1321742&lang=fr&groupId=1321742.

« Acte de sépulture de Jean-Marie Ducharme ». Registre des baptêmes, mariages et sépultures. Paroisse Saints-Anges-de-Lachine, 21 juillet 1807. Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ). https://www.familysearch.org/ark:/61903/3:1:3QS7-L993-WR8P?wc=HC34-T38%3A15241501%2C15241502%2C16465101%26cc%3D1321742&lang=fr&i=241&cc=1321742&groupId=1321742.

Allaire, Gratien. « Les engagements pour la traite des fourrures : évaluation de la documentation ». Revue d’histoire de l’Amérique française (Montréal) 34, no 1 (1980): 3‑26. https://doi.org/10.7202/303835ar.

Doutrelepont, Charles. « Les vers funèbres du fort Duquesne (12 juillet 1755) ». Francophonies d’Amérique (Ottawa), nos 40‑41 (2015): 55‑81. https://doi.org/10.7202/1043698ar.

Germain, Georges-Hébert. Les coureurs des bois : la saga des Indiens blancs. Sous la direction de Jean-Pierre Hardy. Éditions Libre Expression, 2003.

Gilman, Carolyn. « L’Année du Coup: The Battle of St. Louis, 1780, Part 1 ». Missouri Historical Review (Columbia, Missouri) 103, no 3 (2009): 133‑47. https://digital.shsmo.org/digital/collection/mhr/id/56403.

Gilman, Carolyn. « L’Année du Coup: The Battle of St. Louis, 1780, Part 2 ». Missouri Historical Review (Columbia, Missouri) 103, no 4 (2009): 195‑211. https://digital.shsmo.org/digital/collection/mhr/id/56472.

Lacoursière, Jacques. Histoire populaire du Québec : de 1791 à 1841. Vol. 2. Éditions du Septentrion, 1996.

Morand, Lynn L. « Michilimackinac revisité ». Cap-aux-Diamants (Québec), no 66 (2001): 43‑45. https://id.erudit.org/iderudit/8304ac.

Morice, Adrien-Gabriel. « Ducharme, Jean-Marie ». Dans Dictionnaire historique des Canadiens et des Métis français de l’Ouest. Adrien-Gabriel Morice, 1908.

Nasatir, Abraham P. « Ducharme’s Invasion of Missouri an Incident in the Anglo-Spanish Rivalry for the Indian Trade of Upper Louisiana ». Missouri Historical Review (Columbia, Missouri) 24, no 1 (1929): 3‑25. https://digital.shsmo.org/digital/collection/mhr/id/10894.

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Nasatir, Abraham P. « Ducharme’s Invasion of Missouri an Incident in the Anglo-Spanish Rivalry for the Indian Trade of Upper Louisiana, Part III ». Missouri Historical Review (Columbia, Missouri) 24, no 3 (1930): 420‑39. https://digital.shsmo.org/digital/collection/mhr/id/11337.

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Rickey, Don. « The British-Indian Attack on St. Louis, May 26, 1780 ». Missouri Historical Review (Columbia, Missouri) 55, no 1 (1960): 35‑45. https://digital.shsmo.org/digital/collection/mhr/id/27676.

Rochefort, Martin. « Ducharme, Jean-Marie, 1723-1807 ». Dans Dictionnaire des parlementaires du Québec de 1792 à nos jours, 3e éd., sous la direction de Martin Rochefort, avec Frédéric Lemieux, Louise Côté, Mathieu Fraser, Alain Gariépy, Mélanie Lemire, et Stéphane Pageau. Publications du Québec, 2009.

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Tassé, Joseph. Les Canadiens de l’Ouest. Vol. 1. Montréal, 1878.

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