Au fil de l’eau. Maud Laberge, collection personnelle.
Engagé ouest, Engagé pour l’ouest.
Lorsque j’ai commencé mes recherches généalogiques, j’ai souvent remarqué ce métier accolé à quelques-uns de mes ancêtres Laberge, sans avoir alors une idée précise de sa signification. J’ai appris que cet « ouest » réfère en fait aux territoires situés à l’ouest de la rivière des Outaouais, le long des lacs, des rivières et rapides. Engagé ouest a été le début d’une grande aventure pour mes ancêtres surtout, mais aussi pour la chercheuse que je suis, puisque c’est la grande épopée de la traite des fourrures que j’allais découvrir, un monde fascinant, périlleux, terriblement exigeant, dans lequel se sont engagés de jeunes hommes volontaires, travailleurs. Par nécessité certainement et par goût des grands espaces, sans doute. J’allais aussi découvrir les contrats d’engagement rédigés en français ancien par les notaires, la traite des fourrures, les compagnies de traite de fourrures et leurs engageurs, les conditions des engagements, les congés de traite, les parcours en canot, les destinations telles que Michillimakinac, Fort Détroit, Mississippi, Fort William…
Le répertoire des engagements pour l’Ouest conservé dans les archives judiciaires de Montréal (1670–1778)1 renferme une quarantaine d’occurrences de Laberge partis le plus souvent vers le poste de Michillimakinac, mais aussi vers le fort de Détroit et le pays des Illinois (Haute-Louisiane). Le Centre du patrimoine de la Société historique de Saint-Boniface2 quant à lui, compile cinquante-trois notices de Laberge engagés entre 1718 et 1833. Des Laberge engagés Ouest, liés par contrat à leur engageur pour une durée déterminée et une rémunération fixe, qui ont parcouru de vastes territoires pour livrer des marchandises aux différents forts et en revenir avec les précieuses fourrures. Je me suis attardée à trois de ces nombreux Laberge engagés Ouest, fils de l’ancêtre Robert De La Berge. Toutefois, pour cet article, c’est Nicolas qui occupera une place importante, puisqu’il a marqué l’histoire des Laberge.
Les forts en Nouvelle-France. Au cours de leur périple dans le vaste territoire entre Montréal et la Nouvelle-Orléans, les voyageurs pouvaient se réfugier dans les nombreux forts et postes de traite fortifiés qui servaient de lieux d’échanges avec les nations amérindiennes et vers lesquels les canots des voyageurs se dirigeaient. Ces lieux étaient en quelque sorte des entrepôts, comme celui de Michillimakinak pour les postes du Nord des Grands Lacs et Détroit pour le Sud. (Les archives vous parlent des … engagés pour l’Ouest, Rénald Lessard, L’Ancêtre, numéro 303, volume 39, été 2013.) Certains engagés étaient des hivernants, d’autres des saisonniers. Ils partaient donc pour une année entière ou pour quelques mois, selon les clauses de leur contrat. Ils voyageaient dans des canots chargés à l’aller de marchandises variées qui étaient nécessaires au fonctionnement des forts ou postes de traite ou d’échanges et au retour, ils ramenaient les ballots de fourrures, de castors le plus souvent. Les contrats précisaient parfois la place occupée dans le canot par le voyageur et le rôle de celui-ci : l’avant (boutte) qui guidait le canot, le gouvernail à l’arrière qui dirigeait le canot en suivant les ordres du premier et le milieu, pagayeur inexpérimenté et dont le salaire était inférieur aux deux autres.
Les frères de Nicolas
Le frère aîné, François, né en 1669, s’était engagé à l’âge de dix-neuf ans auprès de Guillaume Couture et de Louis Le Marchand le 20 juillet 1688 pour aller « aux pays des 8ta8ois et nations voisines ». Le contrat signé chez Antoine Adhémar3 prévoyait qu’il devrait être de retour au plus tard à l’automne 1689 pour la somme de « trois cent Livres payable en argent Monnoyé de ce pays a Son retour en cette ville ».
Guillaume, le frère cadet né en 1674, le troisième fils de Robert De La Berge s’engagera devant le notaire Antoine Adhémar4 le 12 octobre 1703 auprès des Messieurs de la Compagnie de la Colonie du Canada pour faire le voyage au Fort Pontchartrain du Lac Érié comme cultivateur.
Nicolas Laberge, fils du pionnier Robert De La Berge : Le premier Laberge à se rendre en Louisiane, qui faisait alors partie de la Nouvelle-France.
Nicolas Laberge, le deuxième fils, le cinquième des six enfants de la famille Laberge Gausse est né le 26 février 1672 à L’Ange-Gardien et a été baptisé le 29 du même mois. Il se marie avec Magdeleine Quentin le 29 janvier 1692 à L’Ange-Gardien. Quatre enfants naîtront de cette union : Nicolas (1692), Madeleine (1695), Pierre (1698) et Jean (environ 1700).
L’exploitation de la terre familiale des parents Robert et Françoise était passée aux mains des deux frères Guillaume et Nicolas en 1697. Les temps sont durs pour les fils Laberge au début des années 1700 et des changements importants surviendront. François est revenu du pays des Outaouais et demeure à Château-Richer. Le 8 février 1702, Nicolas cède à Guillaume Maroist, son beau-frère époux de sa sœur Catherine, sa part de la terre familiale pour la somme de 300 livres5. Le mois suivant, le 5 mars 1702, à Ville-Marie, devant le notaire Antoine Adhémar, Nicolas signe un contrat d’engagement auprès de Charles Juchereau de Saint Denys pour faire le voyage du Mississipy6. Ce contrat stipule que Nicolas Laberge « promet et s’oblige » de monter dans le canot que lui indiquera Juchereau pour se rendre au Mississipy où ce dernier voudra y faire son établissement. Il précise également qu’il sera permis audit Laberge d’embarquer dans le canot un ballot de marchandises pesant soixante livres, six livres de poudre et qu’une fois rendu à l’établissement, Nicolas Laberge sera libre de revenir en son pays, mais si le Sieur de Juchereau a besoin du service de Laberge, il lui sera loisible de le retenir une année entière, à commencer du jour de leur arrivée au lieu de l’établissement. Pour ses gages et salaires de ladite année, de Juchereau lui paiera la somme de trois cents livres en « cette ville ou sur les lieux ».
Le 13 mai de la même année, au Fort Rolland (Lachine), auprès du notaire Antoine Adhémar, il signe un nouveau contrat d’engagement7 avec le même Juchereau pour le même voyage au Mississipy mais, cette fois, Nicolas est l’un des vingt-six hommes engagés. Dans ce contrat, il est écrit que Nicolas Laberge « renonce et déroge à la “Société faite pour le miSSiSSipy” », et que les clauses du précédent contrat du 5 mars entre Juchereau et Laberge seront exécutées selon ledit marché. Le marché de peaux de castors étant alors saturé, l’objectif de Juchereau était de fonder un établissement qui sera en fait une tannerie pour traiter les peaux de bisons qu’il commerçait avec les Amérindiens avec l’autorisation royale de Louis XIV.
Départ de Nicolas
Nicolas s’embarquera donc dans cette aventure à bord d’un canot parti de Montréal le 18 mai 1702, traversant les Grands Lacs pour descendre le Mississippi jusqu’à la confluence de la rivière Ohio, alors appelée Ouabache. Le périlleux trajet était de 500 à 600 lieues, soit plus de 2 500 kilomètres, et comportait d’épuisants portages. La brigade formée de huit canots a fait un arrêt à Michillimakinak en juillet afin de s’approvisionner. Mais il semblerait qu’en raison du bas niveau des rivières, leur départ vers le pays de l’Illinois n’a eu lieu qu’à la fin de l’été. Au cours de l’hiver 1702–1703 et l’année 1704, plusieurs épidémies, telles la malaria et la dysenterie, ont frappé tant au Canada qu’en Louisiane, et Charles Juchereau de Saint Denys n’a pas survécu à l’une d’elles, ou encore a-t-il été victime d’un massacre ou d’un vol. C’est son frère Louis Juchereau de Saint Denis qui l’a remplacé comme commandant du Fort, mais l’entreprise n’a pas tenu le coup. Des milliers de peaux de bisons auraient été soit volées par les Indiens, perdues dans une inondation soudaine ou détruites par des mites. Par la suite, plusieurs survivants de l’expédition ont dû fuir et se sont établis à Mobile, capitale de la Louisiane à l’époque. Au cours de mes recherches, j’ai trouvé un extrait d’un document tiré du site philiplaberge.com. Ce document, Old Mobile, Fort Louis de la Louisiane, 1702-17118 mentionne la présence de Nicolas La Berge (sic) en 1705 parmi une cinquantaine de voyageurs arrivés à Fort Louis de la Louisiane, à Mobile. On y voit un plan du fort (voir page 5) et un lot porte son nom. Chose certaine, Nicolas Laberge n’est jamais revenu auprès de sa femme et de ses quatre enfants, puisqu’on ne retrouve aucune trace au Québec de Nicolas Laberge après son départ pour le Mississippi en 1702. S’il était revenu, on trouverait un indice dans les documents relatifs à la Maison Laberge, dans les actes de mariage de ses enfants ou au décès de son épouse. Un argument pour soutenir cette absence : le 8 février 1713, Magdeleine Quentin, sa femme, intervient devant le juge de Beaupré pour reprendre possession de la portion de terre cédée en 1702 à Guillaume Maroist avant le départ de Nicolas aux Outaouais et de là au Mississippi, « sans depuis ce temps là avoir eu qu’une seulle lettre de luy » et « sans depuis ce temps certaine s’il est mort ou vivant ». Comme il n’existe aucun document attestant sa présence auprès des siens, on suppose que son aventure se serait terminée loin de ses origines.
Cependant, il est très probable qu’à l’instar de ses compagnons d’expédition, Nicolas ait refait sa vie en Louisiane. On se rappelle qu’il a été le premier Laberge à s’y rendre. Or, dans le recensement de 18109, apparaît un Denis Leberge, né à Opelousas en 1754. Celui-ci serait le fils de Menardo Leberge né en 1725, au fort de Mobile ou à Opelousas.
Extrait du recensement de 1810 : Denis Leberge
D’ici, on peut imaginer que les conditions favorisant un retour au pays étaient difficiles en raison de la mort de plusieurs engagés, des attaques et des épidémies. Était-il encore possible de rassembler une équipe de voyageurs et de remonter les rivières sans la protection qu’offre une brigade de plusieurs canots ? De plus, plusieurs années ayant passé depuis son départ, Nicolas pouvait-il encore espérer retrouver femme et enfants sans savoir si sans lui, un nouvel avenir s’était dessiné pour eux ? Loin des yeux…
Quoi qu’il en soit, ce que l’histoire a retenu du parcours de l’engagé ouest Nicolas Laberge, le fils de mon ancêtre Robert De La Berge, c’est qu’il a été le premier Laberge à se rendre en Louisiane française et qu’il a participé à la fondation d’une colonie française à Mobile. Ses descendants au Québec issus de son union avec Magdeleine Quentin sont nombreux. Il est fort probable qu’il en a été de même quelque part en Louisiane…
1. http://www.johnfishersr.net/PDFs/REPERTOIRE_DES_ENGAGEMENTS_POUR_WEST_SM.pdf
2. https://archivesshsb.mb.ca/list?q=+laberge&p=1&ps=20&src_facet=Voyageurs
3. https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/4236663?docref=O-got2qe8PkL-Q1zpCQzuA
4. https://www.familysearch.org/ark:/61903/3:1:3Q9M-CSTC-2SJ5-K?cat=koha%3A541271&view=explore&lang=fr&groupId=TH-909-77690-68014-27
5. https://www.familysearch.org/ark:/61903/3:1:3QHV-R3LZ-59SB-L?cat=koha%3A678814&i=509&lang=fr
6. https://www.familysearch.org/ark:/61903/3:1:3Q9M-CSTC-2SG7-8?i=181&cat=541271
À noter, il est écrit Nicolas Laberge fils de Nicolas la Berge de la Coste de beaupré. Erreur du notaire, puisque ce Nicolas est le fils de Robert. Nicolas, le fils de Nicolas, n’avait que 10 ans en 1702.
7. https://www.familysearch.org/ark:/61903/3:1:3Q9M-CSTC-2S22-6?i=573&cat=541271
8. https://www.philiplaberge.com/FamilyHistory/LaBergeInfo/NicolasLaberge/Fort%20Louis%20-%20Nicolas%20Laberge.pdf
9. https://www.familysearch.org/ark:/61903/3:1:33S7-9YY1-GZC?cat=745491&i=278&lang=en&cc=1803765 Image 279 de 399

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